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Date/heure : Samedi 29 novembre à 14h30
Lieu : ENS 45 rue d’Ulm salle F Archéologie
Titre : "Moralité et expérience en architecture : une enquête sur l’esthétique et l’éthique appliquées".
Résumé :
Cette thèse explore l’articulation entre expérience et moralité en architecture dans une perspective de philosophie appliquée. Contre l’idée, dominante en philosophie analytique, d’une architecture conçue comme un art autonome et contemplatif, elle propose un cadre intégré fondé sur l’esthétique environnementale, la théorie architecturale et l’analyse d’exemples concrets. L’objectif est de déplacer l’attention des notions abstraites de beauté et de morale vers l’expérience située, vécue et performative de l’architecture comme environnement habité.
La conception analytique de l’architecture comme œuvre visuelle réduit la réflexion morale à la question de savoir si un défaut éthique constitue un défaut esthétique. Elle néglige ainsi les responsabilités de l’architecte et les dimensions expérientielles, corporelles et contextuelles des espaces bâtis. Or les architectes intègrent déjà des préoccupations éthiques – soin, bien-être, responsabilité environnementale, respect des communautés – dans leurs choix matériels et spatiaux. Ces valeurs ne prennent toutefois sens que dans la manière dont les espaces sont vécus par leurs usagers.
L’esthétique environnementale offre à cet égard un cadre plus approprié, car les environnements bâtis, comme les milieux naturels, sont habités, traversés et expérimentés dans la durée. Leur valeur esthétique et morale n’est pas fixe, mais se manifeste à travers les possibilités d’action qu’ils offrent et les relations qu’ils instaurent avec les corps humains. La connaissance ou l’imagination comme modèles d’esthétique environnementale, peuvent enrichir cette relation, mais elles ne suffisent pas : l’engagement direct et la participation sont décisifs, car la valeur architecturale émerge dans l’interaction entre bâtiment et usager. L’expérience architecturale est ainsi pensée comme performative : l’usager est un acteur dont le déplacement, l’usage et l’interaction sociale actualisent les qualités sensibles et spatiales du bâtiment. Celles-ci existent d’abord comme affordances, c’est-à-dire des invitations ou potentialités d’action qui orientent la manière d’habiter. La valeur esthétique devient alors dynamique et relationnelle, dépendant de ce que l’espace permet ou transforme. Cette dynamique suppose une acquaintance incarnée et temporelle : l’architecture ne s’apprécie pas d’un seul regard, mais à travers l’approche, la découverte progressive des volumes, puis l’exploration intérieure.
Sur cette base, la thèse propose une éthique performative : la moralité architecturale naît de l’engagement incarné de l’usager avec les possibilités, contraintes et transformations qu’un bâtiment rend possibles. La signification morale provient donc de l’expérience située et active, et non d’une analyse abstraite. Cette acquaintance morale, inséparable de l’acquaintance esthétique, montre que moralité et esthétique sont deux dimensions d’un même processus. Les valeurs objectives existent, mais leur effectivité dépend de l’usage : un bâtiment historiquement problématique peut être réinterprété positivement, tandis qu’une œuvre animée des meilleures intentions peut échouer si elle manque d’affordances. Certains environnements oppressifs empêchent toutefois toute performance signifiante.
Cette approche éclaire les enjeux contemporains liés aux crises écologiques et sociales. Elle souligne la nécessité de concevoir des espaces capables de soutenir continuité du sens, responsabilité environnementale et équité, non par des solutions universelles mais par des réponses sensibles aux contextes. La notion d’affordances intergénérationnelles prolonge cette idée : elle désigne des qualités architecturales permettant aux générations futures d’habiter, réparer et réinterpréter leur environnement. L’architecture doit ainsi demeurer un art nourrissant joie, dignité et imagination éthique, afin de contribuer à un monde vivable et juste pour les générations à venir.
Superviseurs et jury :
Elisa Caldarola, Maître de conférence (University of Turin)
Jérôme Dokic, Directeur d’Études (EHESS)
Saul Fisher, Professeur associé (Mercy University)
Jérôme Pelletier, Directeur de thèse, Institut Jean-Nicod et Maître de conférence HDR (Université de Bretagne Occidentale)
Sandra Shapshay, Rapporteuse, Professeur (City University of New York)
Elisabeth Schellekens, Rapporteuse, Professeur (Uppsala University)