Institut Jean Nicod

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©Andre Vallias

Présentation


Journée d'Etude

Anthropologie et Ontologie

11 juin
2014
 

 

 

Ecole Normale Supérieure, 45, rue d'Ulm 75005 Paris. Salle Dussane

Organisée par Frédéric Nef, Martin Fortier et Francis Wolff

Programme [version PDF]

PROGRAMME
 

9h00-9h10 | Présentation de la Journée d’Étude

D’un point de vue cognitif

9h10-10h10
Maurice BLOCH (LSE), « Prendre les gens au sérieux : ancrage cognitif vs. ancrage ontologique »
• Répondant : Philippe DESCOLA (Collège de France, LAS, EHESS)

10h10-11h10
Martin FORTIER (EHESS, IJN), « Les promesses déçues du tournant ontologique : comment l’anthropologie cognitive peut (paradoxalement) réussir là où l’anthropologie ontologique a échoué »
• Répondant : Philippe DESCOLA (Collège de France, LAS, EHESS)

11h10-11h30 | Pause café

11h30-12h30
Emmanuel de VIENNE (U. Nanterre, EREA), « Faut-il vraiment prendre la parole indigène au sérieux ? Vers une critique politique du tournant ontologique »
• Répondant : Philippe DESCOLA (Collège de France, LAS, EHESS)

Contrepoint philosophique

12h30-13h10
Francis WOLFF (ENS), « L’“anthropologie critique” dans les filets du relativisme »
• Répondant : Philippe DESCOLA (Collège de France, LAS, EHESS)

13h10-15h00 | Déjeuner

D’un point de vue ontologique

15h00-16h00
Baptiste GILLE (MQB), « L’ontologie. Une construction théorique utile pour l’anthropologie »
• Répondant : Francis WOLFF (ENS)

16h00-17h00
Albert PIETTE (U. Nanterre, LESC), « Mais qu’est-ce que l’ontologie ? À propos de l’anthropologie existentiale »
• Répondant : Camille CHAMOIS (U. Nanterre)

17h00-17h20 | Pause café

Contrepoint philosophique

17h20-18h00
Frédéric NEF (EHESS, IJN), « La métaphysique assassinée »
• Répondant : Patrice MANIGLIER (U. Nanterre, CIEPFC)

Discussion et ouverture

18h00-18h20 | Synthèse de la journée (Martin FORTIER, Patrice MANIGLIER)
18h20-19h00 | Discussion générale

 

Résumés

9h10-10h10
Maurice BLOCH (LSE), « Prendre les gens au sérieux : ancrage cognitif vs. ancrage ontologique ».
Que ce soit sous sa forme ethnographique ou théorique, l’anthropologie a hésité, à travers son histoire, entre deux ancrages fort différents. Le premier de ces ancrages consiste dans l’étude des gens ; le second consiste dans le postulat de systèmes préexistants à travers lesquels les gens voient le monde et agissent en son sein. Le tournant ontologique, à supposer qu’il y ait une telle chose, a une fois de plus fait le choix du dernier de ces deux ancrages.
L’un aussi bien que l’autre de ces ancrages impliquent inévitablement le recours à des constructions théoriques, mais le type de données sur lequel ils se fondent est cependant différent. Le premier ancrage fait usage de ce que les autres sciences ont à nous dire à propos des êtres humains – quels sont leurs processus cognitifs et quelle signification en termes de caractéristiques humaines partagées peut avoir le fait que les humains interagissent les uns avec les autres. Ce sont là des outils que nous utilisons afin d’explorer le processus ininterrompu et incertain par lequel les anthropologues peuvent partiellement accéder au savoir fuyant et largement implicite d’autrui. Le second ancrage, le tournant ontologique, se sert comme point de départ de la présence supposée d’un système cohérent de savoir. Pour l’anthropologue d’obédience ontologique, ce ne sont pas les gens qui créent les ontologies mais les ontologies qui créent les gens. Cela implique que cet ancrage ontologique systématique, cette sorte de philosophie totale, possède une existence extérieure, et existe de façon plus certaine encore que les gens. De plus, puisque cet ancrage ontologique existe quelque part (mais où ?), tout ordonné qu’il est sur un unique niveau, cela implique qu’il doit bien être, au prix de quelques efforts, accessible aussi bien à l’ethnographe qu’aux sujets étudiés. L’ontologie est quelque chose de radicalement séparé du corps et de l’esprit de qui que ce soit – aussi bien de l’anthropologue que des gens à propos desquels il écrit –, c’est quelque chose qui se rapprocherait de la pomme d’un arbre que l’on s’efforcerait d’atteindre.


10h10-11h10
Martin FORTIER (EHESS, IJN), « Les promesses déçues du tournant ontologique : comment l’anthropologie cognitive peut (paradoxalement) réussir là où l’anthropologie ontologique a échoué ».
Si certains peuvent affirmer que l’anthropologie ontologique et l’anthropologie cognitive traitent de choses qui n’ont rien à voir, nous défendrons quant à nous que leurs objets se recoupent dans une large mesure ; ou plutôt, nous tenterons d’expliquer comment les défis que l’anthropologie ontologique s’est proposée de relever – et qu’elle a de fait largement échoué à relever –, l’anthropologie cognitive, elle, est en mesure de dûment les relever. Afin d’illustrer la chose, nous nous concentrerons sur un objet d’étude précis, qui occupe une place importante dans les œuvres respectives de Viveiros de Castro et de Descola : à savoir l’animisme, et notamment la forme qu’il prend dans les basses terres d’Amérique du Sud.
Notre propos consistera dans un premier temps à opposer la méthode de l’anthropologie ontologique (dont nous essaierons de montrer qu’elle crée des différences artificielles en jouant sur les mots, et qu’elle échoue ce faisant à saisir la singularité de l’animisme amazonien) et la méthode de l’anthropologie cognitive (ici entendue comme discipline endossant le naturalisme, reposant massivement sur des protocoles expérimentaux, et combinant notamment les acquis de l’observation participante et de la psychologie de la culture).
Dans un second temps, nous soutiendrons que les thèmes auxquels le tournant ontologique accorde une place de prime importance et auxquels il entend faire dignement justice, se trouvent en réalité nettement mieux pris en compte par l’anthropologie cognitive (à tout le moins dans la version que nous en proposerons). Nous tenterons d’administrer la preuve que l’anthropologie cognitive s’avère bien plus pertinente que l’anthropologie ontologique afin de : (1) pratiquer la « délégation ontologique », (2) prendre les indigènes au sérieux, (3) œuvrer à une anthropologie affranchie de la dialectique entre nature et culture, (4) pratiquer une anthropologie symétrique, (5) élaborer une grammaire de l’histoire et des institutions, et enfin, (6) œuvrer sur le front de la crise écologique et de la défense de l’indigénisme.


11h30-12h30
Emmanuel de VIENNE (U. Nanterre, EREA), « Faut-il vraiment prendre la parole indigène au sérieux ? Vers une critique politique du tournant ontologique ».
Parmi tous les arguments avancés en faveur du tournant ontologique, l’argument politique est le plus difficile à extraire du cerveau des étudiants en anthropologie. Qui ne souscrirait pas au projet de « décoloniser la pensée » ? Qui affirmerait qu’il ne faut pas prendre son interlocuteur au sérieux ? C’est pourtant la voie que j’esquisserai dans cette présentation, en tentant de montrer que l’anthropologie, si elle devait jouer un rôle dans les affaires du monde, aurait bien du mal à y parvenir par le chemin de la métaphysique. Elle pourrait, en revanche, admettre que le sérieux ne sied pas toujours au dialogue amical, et que reconnaître à l’autre la capacité d'un rapport distancié à ses propres paroles est une première marque de politesse. A l’obsession sur ce qui est, caractéristique de la philosophie occidentale, on préférera le primat accordé à la communication, dont l’ethnographie nous a donné d’innombrables exemples en particulier dans les basses terres d’Amérique du Sud. A la décolonisation de la pensée on préférera la décolonisation du dialogue, en partant de l’idée que cinq siècles de domination coloniale, de scissions, de fusions et de transformations culturelles répétées et brutales, ont fait des Indiens d’Amazonie une source d’inspiration en la matière.


12h30-13h10
Francis WOLFF (ENS), « L’“anthropologie critique” dans les filets du relativisme ».
L’anthropologie du « tournant ontologique » occupe une place paradoxale dans le paysage des sciences de l’homme, entre d’un côté un paradigme « structuraliste » dont elle est l’héritière (avec ses présupposés conceptuels et ses conséquences méthodologiques) alors qu’elle en refuse le concept fondateur, celui de l’opposition nature et culture ; et d’un autre côté le nouveau paradigme « naturaliste », dont elle partage certaines des positions théoriques (notamment le refus de la frontière homme/animal — on a pu ainsi parler de son « tournant animaliste ») alors qu’elle en refuse le fondement universaliste. Cette position instable lui permet-elle de faire le pont entre les deux paradigmes qui se disputent actuellement le champ des sciences de l’homme ? Ou condamne-t-elle ses concepts, et notamment ceux de « nature » et de « culture », à une tension insurmontable entre universalisme et relativisme.

15h00-16h00
Baptiste GILLE (MQB), « L’ontologie. Une construction théorique utile pour l’anthropologie ».
L’introduction récente du vocabulaire métaphysique en anthropologie fait l’objet de nombreux reproches, notamment celui de figer des pratiques autochtones, hétéroclites, complexes et mouvantes, dans les catégories stabilisées de la philosophie grecque (relations, termes, substances, propriétés, etc.). Il est pourtant possible de penser que cette rigidification, lorsqu’elle s’appuie sur des données ethnographiques solides, ne dénature pas le fondement initial du projet anthropologique. En effet, si l’une des visées de l’anthropologie est bien la recherche idiographique (recueillir des faits et décrire au mieux), une autre est la recherche nomothétique (fournir des généralisations fondées) (Ingold, Marcher avec les dragons, 2013 : 308). Cette dernière nécessite un vocabulaire commun pour la comparaison.
Au-delà de sa seule vocation comparatiste, on reproche encore au tournant ontologique de construire des objets métaphysiques ouvertement spéculatifs (perspectivisme, totémisme, théorie holographique du sujet, etc.). Mais il faut penser ces constructions spéculatives comme des outils au service de l’anthropologie critique. Devant la catastrophe écologique qui se profile, il s’agit de grossir et accentuer les traits d’autres combinaisons métaphysiques possibles, notamment d’autres cohabitations envisageables des humains et non-humains. Je voudrais montrer que le tournant ontologique autorise la constitution d’une véritable théorie critique, c’est-à-dire une théorie qui cherche constamment à repenser ses fondements conceptuels. Ainsi, derrière une certaine rigidification et systématisation des oppositions entre nous et les autres, le tournant ontologique consiste d’abord à nous présenter d’autres manières possibles de décrire le monde.


16h00-17h00
Albert PIETTE (U. Nanterre, LESC), « Mais qu’est-ce que l’ontologie ? À propos de l’anthropologie existentiale ».
Après avoir indiqué quelques tendances du « tournant ontologique » en anthropologie sociale en lien avec le projet de celle-ci, je me demanderai jusqu’à quel point il y est possible de solliciter l’ontologie, en référence à son histoire. L’ontologie est-elle un objet, une option théorique ou un choix méthodologique ? Je la présenterai surtout comme un regard, avec des implications théoriques et méthodologiques. Cette perspective questionne nécessairement la définition de l’anthropologie et de son programme. Ce sont aussi les notions d’existence et d’existant qui sont interrogées, ainsi que la légitimité de leur extension. En filigrane de cette présentation, une autre question se précisera : une anthropologie « anthropocentrée » est-elle possible ?


17h20-18h00
Frédéric NEF (EHESS, IJN), « La métaphysique assassinée ».
La métaphysique est morte deux fois, une fois des mains de Nietzsche et Heidegger, une fois des mains des anthropologues contemporains. J’ai montré jadis que la métaphysique avait survécu à son premier assassinat. Il n’est pas sûr qu’il en aille de même pour le second. Je me proposerai donc de montrer qu’à une métaphysique catégorielle et universelle a succédé une anthropologie cognitive relativiste dont le but est de rendre le meurtre de la métaphysique irréversible.

 

 


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