Institut Jean Nicod

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Présentation

 

email: lafraire@gmail.com 

Je suis en deuxième année de doctorat, sous la supervision de François Recanati.J'enseigne également à Paris XII en tant que moniteur.

Voici mon projet de thèse.

Connaissance de soi et immunité aux erreurs d'identification (IEM)

Préambule.
L'un des aspects les plus fondamentaux de la cognition humaine dont les sciences cognitives doivent rendre compte, est notre capacité à distinguer les informations qui portent sur nous mêmes, des informations qui portent sur le monde extérieur.

La connaissance de soi se manifeste de diverses façons. D’une part, dans le rapport que nous entretenons avec notre propre corps. Je peux m'attribuer des propriétés de mon propre corps sur la base d'un accès privilégié à celui-ci. La proprioception est un tel accès privilégié, “ de l’intérieur ”, aux états de mon corps: je peux savoir de cette manière, par exemple, que j'ai les jambes croisées. Mais il faut se garder d’une représentation trop simple des mécanismes en jeu. Certains patients souffrant d’asomatognosie font l'expérience d'un de leur membre comme 'étranger', en dépit du fait qu'ils ont des sensations tactiles dans celui-ci (Feinberg, 2002).

Une deuxième modalité de la connaissance de soi concerne la reconnaissance de nos propres actions. Cette reconnaissance peut également être perturbée. Par exemple, le syndrome d'influence dans la schizophrénie conduit les patients à attribuer leurs propres actions à des agents externes. Un troisième domaine où la connaissance de soi est en jeu, est l'auto-attribution de nos propres états mentaux. Nous avons un type d'accès privilégié à nos pensées, qui nous permet de les reconnaître comme nôtres. Ce type d'accès est ce que l'on entend ordinairement par conscience et introspection. Mais là encore, le fait d'avoir un accès introspectif à une pensée n’implique pas nécessairement de l'éprouver comme sienne. Le symptôme d'insertion de la pensée chez certains schizophrènes semble, une nouvelle fois, ébranler nos intuitions.

Une quatrième modalité de la connaissance de soi a trait au fait que lorsque nous percevons, imaginons ou nous remémorons quelque chose, nous avons conscience d’être le “ sujet ” de l’expérience vécue, remémorée ou imaginée. Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Projet de recherche : thème général.

Il s’agira d’étudier la structure et le contenu des auto-attributions dans les différents domaines qui viennent d’être énumérés, dans le but d’identifier les mécanismes cognitifs sous-jacents. Ces questions seront abordées du point de vue de la philosophie de l’esprit, afin de clarifier les options théoriques en jeu et de préparer le terrain pour des approches plus expérimentales, en dégageant les grandes questions auxquelles une théorie de la connaissance de soi doit répondre. Méthodologiquement, on prendra comme fil conducteur la propriété d'immunité aux erreurs d'identification (IEM par la suite) qui est censée caractériser la connaissance de soi et les états “ en première personne ”. L'immunité aux erreurs d'identification, dans son contexte d'origine (Wittgenstein), renvoie à l'impossibilité pour un sujet s'auto-attribuant un état mental (avoir mal, sentir le vent dans ses cheveux, avoir l’intention de faire une certaine chose), de douter de l'identité de la personne à qui est attribué l’état. Lorsque je juge que 'j'ai mal', il ne peut se faire que je me sois trompé sur la personne qui a mal, que ce ne soit pas moi, mais quelqu'un d'autre. Dans un tel contexte, ce type d'erreur semble ne faire aucun sens. Ce phénomène a été relevé d'abord pour les auto-attributions d'états mentaux, mais a reçu par la suite des traitements l'étendant aux auto-attributions de propriétés corporelles et d'actions.

Projet de recherche : questions spécifiques.

- S'agit-il bien de la même propriété d'IEM dans les différents types d’auto-attribution énumérés plus haut ? Evans (1982) a-t-il eu raison d’aligner les auto-attributions de propriétés corporelles sur les auto-attributions d’états mentaux ? Frith (1992) a-t-il raison de penser les auto-attributions de pensée sur le modèle des auto-attributions d'actions ? Que penser des arguments de Shoemaker et de certains théoriciens de la conscience en faveur d'une asymétrie entre auto-attributions mentales et corporelles ? Les distinctions entre formes d’immunité proposées par différents auteurs (Pryor, Campbell, Coliva, Recanati) sont-elles pertinentes pour répondre à ces questions ?

- Quelles sont les différentes théories possibles de l'IEM, dans l’état présent des connaissances ? Parmi les principes de classification des théories, il y a le fait d’invoquer, ou non, une différence de contenu entre les états possédant la propriété d’immunité et ceux qui ne la possèdent pas. Selon une théorie récente (Recanati 2007), l’immunité découle du mode de l’état mental. Si le sujet se souvient avoir fermé la porte à clef, le contenu de son souvenir est une certaine action, mais le fait que cette action soit la sienne n’est pas directement représenté dans le contenu du souvenir : le mode mnésique suffit à garantir qu’une expérience représentée sur ce mode ne peut qu’être celle du sujet. Dans cette perspective, l’absence d’immunité irait de pair avec un contenu plus complexe pour les états en jeu, faisant intervenir un composant identificationnel explicite, absent des états sujets à IEM. D’autres théoriciens, cependant, soutiennent que le contenu reste le même dans les deux cas et que la différence réside seulement dans la structure justificationnelle des jugements (Taylor 2008). Outre ces deux familles de théorie (théorie du mode, théorie justificationnelle), y en a-t-il d’autres à prendre en compte — par exemple les théories selon lesquelles l’immunité va de pair avec l’unicité du mode de présentation du sujet d’attribution dans les cas concernés ? Et parmi les différentes théories possibles, lesquelles sont vraiment incompatibles et lesquelles ne sont que des variantes notationnelles?

-L'IEM est-elle un argument en faveur du relativisme sémantique? En philosophie du langage, l'IEM a principalement été étudiée en connexion avec le phénomène particulier que David Lewis proposa d'appeler “ les attitudes de se ” . Selon Lewis, le contenu d'une telle attitude est une propriété que le possesseur de l'attitude s'auto-attribue, plutôt qu'une proposition classique. Développant cette intuition, Recanati (2007) soutient que dans les cas de pensées authentiquement en première personne sujettes à l'IEM, le sujet n'est pas explicitement représenté : le contenu de la pensée est une propriété, et le sujet joue le même rôle que d'autres “ points d'évaluation ” tels que les paramètres temps et monde, relativement auxquels la vérité des énoncés/ pensées, est évaluée. Le relativisme sémantique est actuellement très débattu en tant que nouveau cadre théorique au sein duquel il serait possible de développer une analyse du caractère situé, ou de la perspective, associés aux énoncés et aux pensées. Les mérites respectifs du relativisme et du contextualisme dans l'analyse de la perspective, et des dépendances contextuelles dans le langage et la pensée ont été l'objet de nombreuses querelles théoriques. Nous tenterons donc de déterminer si l'IEM peut servir d'argument de poids pour l'approche relativiste du contenu des auto-attributions.

- Plusieurs auteurs (Campbell, Prosser, Morgan) ont soutenu que les pensées démonstratives étaient également sujettes à IEM. Est-ce le cas, et si oui, cela nous permet-il d’écarter la théorie du mode, au nom du fait que le contenu d’un jugement démonstratif fait intervenir un composant identificationnel?

-Dans certains cas pathologiques, un état sujet à IEM donne lieu à ce qui semble être une “ erreur d’identification ”. Les symptômes schizophréniques que nous avons évoqués plus haut (insertion
de pensée, syndrome d’influence) sont des cas de ce genre, tout comme l'expérience de pensée de la quasi-mémoire de Shoemaker 1970, ou encore l'illusion de la main en caoutchouc (Botvinick and Cohen,1998), l’illusion d’extra-corporalité, la somatoparaphrénie, le traitement des douleurs dans les membres fantôme par "mirror-box" (Ramachandran, V. S 1995), et les erreurs d'identification induites par un miroir ou un moniteur incliné à 45° (Jeannerod 2002). Face à des cas de ce genre, certains ont été tentés de conclure que l’IEM n’existe pas vraiment (puisque même les états en première personne peuvent donner lieu à erreur d’identification). Il s’agira d’étudier comment, dans chacun de ces cas, on peut maintenir l’idée d’IEM au prix d'un raffinement de l'architecture cognitive. 


Bibliographie indicative:
Livres:
Evans,G. 1982. The Varieties of Reference. Oxford:Clarendon press. 
Feinberg , T.E . 2002 : Altered Egos How the Brain Creates the Self . New York : Oxford University Press .
Frith,C.1992. The cognitive psychologie of schizophrenia. Hillsdale,NJ: Erlbaum,trad. Française P.U.F, Paris,1996
Human Body Perception from the Inside Out , Edited by Günther Knoblich, Ian Thornton, Marc Grosjean, and Maggie
Shiffrar, 5 January 2006, OUP,Series: Oxford Series in Visual Cognition
Recanati, F. (2007). Perspectival Thought : A Plea for (Moderate) Relativism. Oxford : Clarendon Press
Witgenstein,L. 1958. The blue and the brown books. Oxford: Basic Blackwell, trad. Française, Ed. Gallimard, 1996
Articles:
Botvinik, M & Cohen, J. (1998). Rubber hands 'feel' touch that eyes see [letter] Nature, 392 (6669)
Campbell,J.1999, Schizophrenia, the space of reasons, and thinking as a motor process. The Monist 82:4,609-25
Campbell, J. 2001. Rationality, meaning and the analysis of delusion. Philosophy, Psychiatry and Psychology 8: 89-100
Coliva, A. 2006. Error through misidentification: some varieties, The Journal of Philosophy, CIII, 8, 2006, pp. 402-425.
Jeannerod, M. & Pacherie, E. (2004). Agency, Simulation and Self-identification. Mind & Language, 19, 2: 113-146.
Lewis, D. 1979, “ Attitudes, De Dicto and De Se ”, Philosophical Review 88: 513-543 ; repris dans Philosophical
Papers , vol. I, New York : OUP, 1983.
Prosser, S. 2004, Complex demonstratives, indexicals and immunity to error through misidentification, http://www.standrews.
ac.uk/~sjp7/publications
Pryor,J. 1998. Immunity to error through misidentification, Philosophical Topics 26:1, 271-304
Ramachandran, V. S.; D. C. Rogers-Ramachandra & S. Cobb (1995), "Touching the phantom.", Nature (no. 377): 489-490
Shoemaker,S.1968. Self-reference and self-awareness. Journal of Philosophy 65:19,555-67; reprinted in Cassam,Q.ed.
1994, p.80-93
Shoemaker, S. (1970). Persons and their Past. American Philosophical Quarterly 7 : 269-85,
Tsakiris , M. and Haggard , P . 2005 : The rubber hand illusion revisited: visuotactile
integration and self-attribution . Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance , 31 , 80 –91 .
Tsakiris , M. , Prabhu , G. and Haggard , P . 2006 : Having a body versus moving your
body: how agency structures body-ownership . Consciousness and Cognition . 15 ,423 – 32 .
Thèses:
Vosgerau, 2007, Mental Representation and Self-Consciousness From Basic Self-Representation to Self-Related Cognition, Institut für Philosophie, Bochum, Germany.
Jennifer Taylor,2008, First-Person Reference, thèse, University College London (dpt Philosophy).
Daniel Morgan, PhD en cours (Université d'Oxford).


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