4. VARIÉTÉS DE LA CONSCIENCE - détails
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L'étude de la conscience est l'étude d'un phénomène qui se situe à l'interface entre le versant représentationnel ou intentionnel de l'esprit et son versant subjectif, qualitatif et phénoménologique. Pour les chercheurs de l'équipe, l'étude de la conscience revêt une importance épistémologique particulière dans la mesure où elle constitue un test pour "la conception représentationnaliste de l'esprit": tous les faits mentaux - y compris les faits qualitatifs et phénoménologiques - sont-ils, comme le soutient la conception représentationnaliste de l'esprit, des faits représentationnels?
En vue de sonder le potentiel du représentationnalisme, les chercheurs de l'équipe exploiteront un contraste entre deux types de représentations de l'environnement: une conscience "immergée" et une conscience "détachée" des objets. Lorsqu'il est plongé dans les exigences immédiates d'une action, un agent a une conscience immergée, c'est-à-dire pratique, située et indexicale des objets environnants et de leurs propriétés. Lorsqu'il se dégage des exigences immédiates de l'action, il accède, grâce à la réflexion, à une conscience détachée et plus théorique de son environnement.
Les chercheurs de l'équipe envisagent d'appliquer la dualité entre conscience immergée et conscience détachée à trois grands domaines cognitifs qui jouent un rôle fondamental dans la construction par un agent humain d'une perspective unifiée sur la réalité: la cognition spatiale, la cognition temporelle et la mentalisation (représentation des états mentaux d'autrui et de soi-même). Ils aborderont les questions suivantes: (1) Quelles capacités conceptuelles sont requises pour l'adoption d'une perspective détachée dans chacun de ces trois domaines? (2) Quelles capacités cognitives minimales sont requises pour qu'une conscience immergée se manifeste dans chacun des trois domaines? (3) Par quel processus une conscience détachée se développe-t-elle à partir d'une conscience immergée dans chacun des trois domaines?
Pour progresser dans la compréhension du processus de formation de la conscience détachée, les chercheurs de l'équipe exploreront la capacité de décentrement (envisagée dans les thèmes "Indexicalité mentale" et "Simulation" sous le nom de "réflexion"). Le décentrement est l'aptitude à reconnaître et occuper par la pensée une ou plusieurs perspectives autres que la sienne propre. Ils examineront ainsi les processus de décentrement spatial, temporel et psychologique. Le décentrement spatial permet à un sujet de penser et de raisonner sur des lieux autres que celui qu'il occupe au moment où il pense. Grâce au décentrement temporel, un sujet peut se projeter dans le passé et l'avenir. Grâce au décentrement psychologique, un sujet peut prendre conscience du fait qu'autrui a une perspective cognitive et affective différente de la sienne sur le monde. Quelles sont les ressemblances et les différences entre ces formes de décentrement? L'une de ces formes est-elle plus fondamentale que les autres? Existe-t-il dans les trois domaines (spatial, temporel et psychologique) une forme de conscience immergée qui ne repose sur aucune capacité de décentrement? Quels sont les mécanismes cognitifs sous-jacents au décentrement?
Pour étayer la base empirique du contraste entre une conscience immergée et une conscience détachée de l'environnement, les chercheurs de l'équipe mobiliseront certains instruments élaborés par les neurosciences cognitives. Ils compareront notamment la distinction entre conscience immergée et conscience détachée à une dualité mise en évidence dans l'étude neuroscientifique de la vision. Dans ce domaine, on distingue entre une "vision pour l'action" et une "vision pour la perception" (Goodale, Milner, Jeannerod). Les chercheurs de l'équipe font les hypothèses suivantes: le système "pragmatique" de traitement de l'information visuelle engendre des représentations motrices et celles-ci sont des représentations immergées au service de l'action dans lesquelles l'objet est représenté comme la cible de l'action. Le système "sémantique" de traitement de l'information visuelle engendre des représentations perceptives d'objets et celles-ci sont des représentations d'objets détachées dans lesquelles différents attributs visuels sont "liés" entre eux. Ces représentations détachées servent à leur tour d'entrées au système conceptuel de traitement de l'information.
Ce que suggère la comparaison entre les deux formes de conscience et la dualité neuroscientifique entre un système pragmatique et un système sémantique de traitement de l'information visuelle, c'est que le contraste entre la conscience immergée et la conscience détachée n'est pas tant une classification binaire qu'un gradient sur un continuum. L'étude neuropsychologique des capacités visuo-motrices de patients atteints de lésions cérébrales dans le système visuel révèle un traitement résiduel de l'information visuelle. Les patients atteints d'agnosie visuelle à la suite d'une lésion dans la voie ventrale et surtout les patients atteints de blindsight (vision résiduelle) à la suite d'une lésion dans le cortex visuel primaire sont visuellement inconscients de certains attributs visuels des objets de leur environnement. Mais le fait même qu'ils conservent certaines capacités visuo-motrices atteste chez eux une forme dégradée de conscience immergée de la cible de leurs actions manuelles.
Après avoir exploré la dualité entre conscience immergée et conscience détachée dans le domaine de la cognition visuelle, les chercheurs de l'équipe exploreront les applications de cette distinction dans les systèmes de représentations conceptuelles verbalisables. Ils compareront systématiquement l'usage des différents systèmes de coordonnées en neurosciences et en linguistique. En exploitant la distinction entre une perspective égocentrique et une perspective allocentrique, les études linguistiques ont fait progresser la compréhension du fonctionnement cognitif et sémantique des termes indexicaux ("je", "ici", "maintenant", "ceci", "cela", etc.) qui paraissent indispensables à l'expression d'une perspective subjective immergée dans l'action. Les linguistes ont aussi étudié la nature des représentations perceptives et conceptuelles chez des locuteurs dont la langue ne comporte pas d'expressions pour les cadres de référence indexicaux. Ces travaux soulèvent le problème de savoir dans quelle mesure la perspective indexicale ou subjective est irréductible à une perspective objective. Elle soulève également le problème des limites de l'utilisation d'un cadre de référence objectif dans l'organisation de la pensée et de l'action.
Outre que les recherches de l'équipe sur la conscience s'articulent avec les recherches du courant représentationnaliste sur le contenu non conceptuel des représentations perceptives, elles s'articulent aussi avec les travaux de l'équipe sur les métareprésentations en vertu de l'importance de la théorie métareprésentationnelle des états mentaux conscients (Rosenthal). Selon la théorie métareprésentationnelle des états mentaux conscients, l'état mental d'un sujet - attitude propositionnelle ou expérience perceptive - est un état intransitivement conscient si le sujet est transitivement conscient d'être dans cet état. Un sujet est transitivement conscient d'être dans un état s'il forme une représentation conceptuelle - une croyance - de niveau supérieur sur son état mental de niveau inférieur. Selon la théorie métareprésentationnelle, c'est le fait de métareprésenter conceptuellement une expérience sensorielle qui confère à celle-ci ses caractères qualitatifs et sa phénoménologie. Or, l'individu ne peut conceptuellement représenter l'une de ses expériences perceptives ou de ses croyances s'il ne maîtrise pas le concept de représentation. La théorie métareprésentationnelle peut être au service de deux projets complémentaires: elle peut servir d'une part à analyser la conscience dite "phénoménale" qu'on oppose volontiers à la conscience "réflexive" ou "conscience d'accès" (Block). Elle peut servir d'autre part à analyser les mécanismes de la conscience de soi. Dans ces deux domaines, la théorie métareprésentationnelle rencontre des obstacles que les chercheurs de l'équipe se proposent d'étudier.
Au service de l'analyse de la conscience phénoménale, la théorie métareprésentationnelle implique que les animaux et les jeunes enfants humains qui sont dépourvus de la maîtrise du concept de représentation sont privés de conscience phénoménale. Quiconque veut défendre une conception métareprésentationnelle de la conscience phénoménale doit préciser le mécanisme en vertu duquel le fait d'être la cible d'une représentation conceptuelle d'ordre supérieur peut conférer une qualité phénoménale à une représentation mentale par elle-même dénuée de toute qualité phénoménale. Enfin, les chercheurs de l'équipe envisagent d'examiner l'implication de la théorie métareprésentationnelle des états mentaux conscients selon laquelle la qualité phénoménale d'une représentation mentale n'est pas une propriété intrinsèque de la représentation mais une propriété relationnelle - à savoir, une relation entre une représentation mentale et sa métareprésentation conceptuelle.
Dans quelle mesure la conscience de soi dépend-elle de la capacité à métareprésenter conceptuellement ses propres états mentaux? Toute conscience de soi est-elle de nature réflexive? Devant ces questions suscitées par la théorie métareprésentationnelle, les chercheurs de l'équipe exploreront l'hypothèse selon laquelle il existe des formes préconceptuelles de conscience de soi qui sont conjointement indépendantes des capacités métareprésentationnelles et des capacités linguistiques.
En rapport avec les recherches sur la simulation, les chercheurs de l'équipe étudieront la structure interne de la conscience introspective ou de la connaissance de soi. La conscience ou la connaissance de ses propres pensées propositionnelles se subdivise en connaissance de ce qu'on pense (le contenu des pensées) et connaissance de la façon dont on le pense (l'attitude). Les chercheurs de l'équipe examineront notamment la question de savoir s'il y a une asymétrie entre la connaissance que chaque personne a du contenu de ses pensées propositionnelles et la connaissance qu'elle a de l'attitude sous laquelle elle pense ce contenu. Ils examineront en particulier l'idée selon laquelle en vertu même du fait qu'il forme une croyance, un individu en connaît automatiquement le contenu; en revanche, pour savoir qu'il a une croyance et non pas un souhait, un désir ou une crainte, il doit appliquer réflexivement à ce contenu le concept de croyance.
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