3. SIMULATION - détails

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Un certain nombre de recherches récentes dans différents domaines de la philosophie et des sciences cognitives (philosophie du langage, métaphysique, esthétique, sémantique et pragmatique linguistiques, philosophie de l'esprit, psychologie du développement, neurosciences cognitives) font apparaître le rôle et l'importance dans la vie mentale de ce qu'on pourrait appeler la faculté de simulation. Celle-ci se manifeste notamment dans les jeux de "faire-semblant" auxquels s'adonnent très précocement les enfants et dans la production et la consommation de fictions (théâtre, littérature, cinéma, etc.) chez les adultes.
Parmi les avancées significatives qui ont eu lieu ces dernières années, on peut mentionner les suivantes:

o Dans le cadre de la philosophie analytique, l'activité fictionnelle a été analysée au moyen de la notion de "faire-semblant", elle-même théorisée à partir des jeux enfantins. A ce nouveau domaine ont contribué des auteurs comme Walton, D. Lewis, Evans, Currie.

o Les psychologues, à partir d'études sur l'autisme et le développement cognitif, ont mis en rapport l'activité enfantine de faire-semblant et la capacité métareprésentationnelle qui se manifeste dans l'attribution à autrui d'attitudes propositionnelles (croyances, désirs, etc.) Selon certains psychologues (Leslie), le faire-semblant fait intervenir la capacité métareprésentationnelle. Selon d'autres auteurs, au contraire, ce sont les métareprésentations qui font intervenir, et présupposent, la faculté de simulation. Quoi qu'il en soit exactement de ce débat, une littérature considérable, tant en philosophie de l'esprit qu'en psychologie cognitive, est consacrée à la simulation et à son rôle dans la vie mentale.

o En linguistique, la théorie de la déixis étudie la façon dont le contexte spatio-temporel de l'énonciation est exploité dans le discours afin de rendre possible le repérage des objets dont on parle. Cette théorie a connu des développements importants dans la tradition linguistique française. Une notion clé, en théorie de la déixis, est celle de "transfert de point de vue". Karl Bülher, le pionnier des études déictiques, proposait de rendre compte du phénomène du transfert au moyen de la faculté de simulation. En outre, la référence déictique aux objets non donnés dans la situation d'énonciation, qu'ils s'agissent d'objets réels ou imaginaires, repose, selon Bühler, sur une forme de simulation.

o L'idée que la simulation joue un rôle dans l'accomplissement de tâches cognitives diverses a été développée en psychologie (heuristique de la simulation chez Kahneman et Tversky, théorie des modèles mentaux chez Johnson-Laird) et en intelligence artificielle ("simulative reasoning" chez Creary, "parochial processing" chez Dinsmore). Il s'agit, dans ces tâches, de simplifier un calcul qui devrait, sans cette simplification, faire intervenir des métareprésentations et des axiomes les concernant.

o Pour résoudre les problèmes ontologiques posés par la théorie des mondes possibles, utilisée en sémantique de la logique modale et, plus généralement, en philosophie du langage, une nouvelle doctrine a été proposée, selon laquelle la référence aux mondes possibles, sous-jacente au discours modal, est de type fictionnel et fait intervenir une forme de faire-semblant.

o Dans les neurosciences cognitives de l'action (Rizzolatti et al.), la découverte récente des "neurones miroirs" suggère qu'un même mécanisme cérébral dessert la préparation de l'action et la détection visuelle des actions d'autrui. L'étude psychophysique de l'imagerie motrice (Berthoz, Decety, Jeannerod) a révélé que le fait d'imaginer mentalement une action et le fait d'accomplir physiquement cette action ont le même profil temporel.

o Les neurosciences cognitives de la vision suggèrent que, dans l'imagerie visuelle, le système visuel fonctionne hors circuit: il travaille, non pas à partir de stimulations rétiniennes, mais à partir d'informations stockées dans la mémoire (Kosslyn).

La théorie de la simulation repose sur l'idée qu'un mécanisme cognitif peut fonctionner "hors-circuit" ou "hors-ligne" (off line) (Stich et Nichols). Un système de traitement de l'information peut être détourné de son fonctionnement normal, travailler sur des "entrées" non canoniques et les transformer en "sorties" non canoniques. Par exemple, la fonction du système de décision de l'agent est de transformer ses croyances et ses désirs en décisions d'agir. Un tel mécanisme peut travailler hors-circuit et transformer des représentations de croyances et de désirs d'autrui, non pas en décisions d'agir, mais en prédictions sur les décisions d'agir d'autrui. Selon les psychologues Kahneman et Tversky, la capacité de prédire les réactions émotionnelles d'autrui s'appuie également sur une heuristique de la simulation. Un des projets de l'équipe est de clarifier la notion générale de simulation à l'oeuvre dans les différents domaines où elle est invoquée, et de discuter de façon critique les modèles qui ont été proposés récemment (par Stich et Nichols notamment).
Dans l'étude des capacités humaines de mentalisation (c'est-à-dire d'attribution à soi et à autrui d'états mentaux), une controverse importante oppose les partisans de la "théorie de l'esprit" dite "théorie de la théorie" (Leslie, Baron-Cohen, Gopnik) et les partisans de la théorie de la simulation (Gordon, Goldman, Harris). Certains partisans de la théorie de la théorie (Gopnik, Meltzoff) comparent la genèse des capacités de mentalisation au processus de construction d'une théorie scientifique lui-même conçu sur le modèle kuhnien des changements révolutionnaires entre paradigmes scientifiques. Les partisans d'une approche modulaire (Leslie, Baron-Cohen) conçoivent la genèse des capacités de mentalisation comme un processus de maturation d'un module inné et spécialisé (comparable au processus chomskien de la maturation de la faculté de langage). Dans ces deux versions, la capacité d'attribuer des états mentaux à soi et à autrui est conçue d'une part comme une aptitude spécialisée au raisonnement dans le domaine psychologique, et d'autre part comme une capacité métareprésentationnelle, c'est-à-dire comme une capacité à former des représentations de représentations. Les chercheurs de l'équipe se proposent d'examiner l'idée (notamment émise par Gordon et Goldman) selon laquelle la genèse des capacités de mentalisation pourrait être expliquée de manière plus économique par le développement progressif d'une capacité de simulation, c'est-à-dire comme une capacité générale à se projeter dans une situation éventuellement contrefactuelle ou hypothétique. Plus économique parce que le mécanisme postulé est général et non spécialisé dans le domaine du raisonnement psychologique. Cette hypothèse soulève à son tour deux types de questions: dans quelle mesure l'aptitude introspective à détecter ses propres états mentaux a-t-elle une priorité sur l'aptitude à adopter le point de vue d'autrui? Par quels mécanismes un individu se projette-t-il en autrui et comment représente-t-il la différence entre ses propres représentations de la réalité et celles d'autrui lorsqu'elles divergent? Dans le cadre d'un Contrat Cognitique, les chercheurs s'interrogeront également sur les caractéristiques simulatoires communes à la planification de l'action et à l'imitation, et sur les difficultés rencontrées par les autistes dans des tâches de mentalisation, d'imitation et de planification de l'action.
La notion de simulation peut servir à l'analyse de la formation de représentations complexes à partir de constituants plus élémentaires. Ainsi certains chercheurs de l'équipe partent-ils de l'idée que la fonction d'une représentation mentale - qui lui confère un contenu représentationnel - est de caractériser l'environnement immédiat du sujet: sa "situation égocentrique". Mais ce n'est pas ce qui se passe lorsqu'une représentation est intégrée à titre de constituant dans une représentation plus complexe. Les chercheurs s'intéressent tout particulièrement aux représentations complexes où un fait (par exemple, le fait qu'il pleut) est exprimé et rapporté à une situation distincte de la situation égocentrique ("A trois kilomètres, il pleut"). Ce type d'emploi de la représentation "il pleut" suppose un découplage par rapport à la situation égocentrique, découplage qu'ils analysent à l'aide de la notion de simulation mentale.
Ils distinguent de surcroît trois formes de simulation dans la représentation des états mentaux d'autrui. Si nous savons ce que quelqu'un croit ou désire, nous pouvons, par la simulation, en tirer des conséquences quant à la façon dont cette personne agira. La méthode simulative consiste à "assumer" (c'est-à-dire à endosser imaginativement) les croyances et les désirs en question, et, se prenant soi-même pour modèle, à constater quelles intentions résultent de ce complexe de croyances et de désirs. Mais la simulation intervient aussi à un niveau plus fondamental, non pas simplement dans l'exploitation inférentielle des métareprésentations mais dans leur constitution même dans la mesure où la simulation sert à penser le contenu de la représentation métareprésentée. La troisième forme de simulation est la "déférence" en vertu de laquelle un sujet peut, grâce au langage, aller au-delà de ses propres limitations conceptuelles et utiliser les ressources d'autrui d'une façon aveugle et mimique (cf. 2.4.1 et 4.1.3). En recourant à cette forme de simulation "déférentielle", on peut rendre compte de l'opacité des attributions d'attitudes et des phénomènes apparentés (cf. 1.1.3).
Les recherches de l'équipe sur le rôle de la simulation recoupent aussi les recherches sur l'indexicalité mentale, la dynamique cognitive et la polyadicité variable des représentations mentales mentionnées dans 3.3.1. Ces travaux devraient permettre de répondre à certaines des questions concernant les mécanismes de projection de soi dans autrui soulevées par l'application de la notion de simulation aux capacités de mentalisation. Ils montrent qu'il existe une opération cognitive inverse de la simulation (ou "focalisation"), à savoir la "réflexion" (ou "décentrement"). La première consiste à réduire la polyadicité d'une représentation; la seconde consiste à l'augmenter.
Enfin, les recherches sur la simulation bénéficieront des recherches de l'équipe en philosophie du langage et en esthétique sur la compréhension des oeuvres de fiction, notamment littéraires. Les problèmes qui se posent dans ce domaine, et pour le traitement desquels la notion de simulation paraît cruciale, ressemblent à ceux dont traitent les sémanticiens lorsqu'ils abordent des phénomènes comme l'anaphore discursive ou la subordination modale. Un groupe de chercheurs s'emploiera à comparer systématiquement les options en jeu dans les deux domaines, afin des les éclairer mutuellement (1.1.2).

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