1. INDEXICALITE MENTALE - détails
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On a longtemps considéré que l'emploi d'expressions "indexicales" (c'est-à-dire d'expressions dont la valeur sémantique dépend du contexte) est essentiellement un moyen économique de communiquer un message en le codant de façon seulement partielle. Au lieu de dire "Donne moi le livre rouge qui se trouve sur la table à côté du cendrier", le locuteur peut dire simplement "donne-moi ce livre", en profitant de la saillance contextuelle du livre visé. L'indexicalité ne serait ainsi qu'une affaire de mots, et ne concernerait pas la pensée mais seulement la façon, plus ou moins économique, dont elle est exprimée.
Si cette conception était correcte - si l'indexicalité caractérisait le mode d'expression de la pensée et non la pensée elle-même - c'est la même pensée qui serait exprimée de deux façons différentes, d'une façon explicite et indépendante du contexte dans un cas, indexicale de l'autre. Est-ce bien le cas? Par exemple, est-ce bien la même pensée qui est exprimée par deux énoncés informationnellement équivalents dont l'un est en première personne et l'autre en troisième personne? Depuis une quinzaine d'années une réponse négative à cette question s'est imposée. On s'est aperçu qu'aux deux modes d'expressions correspondent deux types de pensées différentes, entretenant des liens différents avec la perception et l'action. Aux énoncés indexicaux correspondent des pensées subjectives, dont le caractère irréductible et inéliminable a fait l'objet de démonstrations convaincantes dans les travaux des pionniers du domaine (Prior, Castañeda, Perry, etc.).
A la suite des travaux qui viennent d'être mentionnés, il est apparu que l'analyse sémantique "bidimensionnelle" au moyen de laquelle on représente formellement la distinction entre la signification de la phrase et l'information contextuellement véhiculée peut être utilisée aussi dans l'étude de la pensée pour représenter la distinction entre le contenu "subjectif" d'une pensée et l'information objective qu'elle véhicule (laquelle dépend du contexte). D'où un programme de recherche, aujourd'hui en plein essor, autour du thème de l'indexicalité mentale. Plusieurs chercheurs de l'équipe ont participé de façon notable à ce courant de recherche dans les années passées, et des liens étroits de coopération se sont noués avec plusieurs équipes étrangères en pointe dans ce domaine (à Stanford, Nottingham, Warwick, et Tübingen).
L'indexicalité mentale n'est pas une simple curiosité. Il y a des raisons de penser qu'un système cognitif "incarné", c'est-à-dire capable de perception et d'action en même temps que d'intelligence, doit nécessairement être subdivisé en sous-systèmes: l'information en provenance de l'environnement est transmise d'un sous-système "égocentrique", lié à la perception et à l'action, à un sous-système "encyclopédique" où l'information peut-être emmagasinée de façon durable et indépendante du contexte perceptif. Dans cette conception, le contenu informatif d'une représentation égocentrique dépend du contexte perceptif, tout comme le contenu informatif d'un énoncé indexical dépend du contexte d'énonciation.
Dans ce domaine nous comptons mener à bien trois opérations de recherche principales, en liaison étroite, d'une part avec les recherches menées parallèlement sur l'indexicalité linguistique (1.5), et d'autre part avec les recherches sur Perception et Action (3.3).o THEORIE DES CONCEPTS INDEXICAUX
Les concepts indexicaux sont des fichiers mentaux tributaires d'une relation contextuelle au référent, qui sous-tend un flux informationnel en provenance du référent. Ces concepts sont temporaires en ce sens qu'ils n'existent que tant qu'existe la relation informationnelle au référent. Ils établissent un pont entre le système égocentrique (perception/action) et le système "encyclopédique". La théorie des concepts indexicaux utilisée pour ce travail est essentiellement celle qu'a présentée Récanati dans son livre Direct Reference: From Language to Thought. Elle a bénéficié des retombées d'un important projet de recherche (financé par le PIR Cognisciences, puis par le GIS "Sciences de la Cognition") visant à adapter le modèle linguistique de l'indexicalité à la sémantique des représentations mentales, et d'une collaboration avec John Perry et l'équipe du CSLI (Université Stanford).
Les tâches à accomplir dans les deux ou trois années à venir consistent à- étendre la théorie d'abord aux concepts d'espèce naturelle et, plus généralement, aux concepts recognitionnels, puis aux concepts déférentiels reposant sur un lien informationnel au référent médiatisé par la communauté linguistique (2.4.1, 4.1.3).
- examiner la possibilité de généraliser la notion de concept indexical, de façon à analyser tous les concepts sur ce modèle; et reconsidérer, à la lumière de cette possibilité, les débats récents sur la nature des concepts, et tout particulièrement les critiques adressées par J. Fodor aux approches "épistémiques" (dans son livre Concepts).
o MODELES "TOKEN-REFLEXIFS" DE L'INDEXICALITE ET APPLICATION AUX CONTENUS MENTAUX
L'indexicalité est traditionnellement représentée au moyen d'une distinction entre deux niveaux de sens (signification linguistique vs contenu) et corrélativement entre deux étapes dans l'évaluation sémantique (interprétation relativement à un contexte, puis évaluation proprement dite relativement à une circonstance). Une objection soulevée à l'encontre de cette approche a trait au fait que le premier niveau de sens (signification linguistique ou "character" kaplanien) est censé jouer le rôle de contenu cognitif (Perry, Kaplan); or son caractère fondamentalement schématique (et donc inévaluable) l'empêcherait de jouer ce rôle, car il n'est de contenu qu'évaluable (Evans, McDowell). Pour lever cette objection, on peut tenter de reformuler les "characters" kaplaniens de façon à gommer leur schématicité en les rendant propositionnels. Les "propriétés" de D. Lewis et les "propositions diagonales" de R. Stalnaker peuvent servir à cette reformulation. Une fois propositionnalisé et rendu sémantiquement évaluable, le premier niveau de sens ne se distingue plus par sa schématicité mais par son caractère sui-référentiel.
La sui-référence est non seulement une propriété de la signification linguistique analysée de la façon qui vient d'être suggérée, mais, selon de nombreux auteurs, elle est une propriété du contenu d'un certain nombre d'états mentaux: perception (Searle), intention (Harman, Searle, Pacherie), souvenir (Dokic), etc. Cette sui-référence des états mentaux est-elle avérée, et d'où vient-elle? Est-elle de même nature que la sui-référence alléguée de nombreux actes de parole (les actes commissifs, directifs, et déclaratifs)? Quel lien entretient-elle avec l'indexicalité? Deux pistes se présentent ici. Soit la sui-référence est due, de façon directe pour ainsi dire, à la présence d'éléments déictiques dans les représentations mentales mises en jeu; soit c'est le "mode" psychologique (ou, dans le cas des actes de parole, la "force" illocutoire) qui est responsable de la sui-référence. Dans la seconde hypothèse, il faudrait distinguer, dans l'analyse des actes linguistiques et mentaux, un contenu étroit (non réflexif) et un contenu large (incorporant la contribution du mode, et l'élément sui-référentiel qui va avec). Resterait alors à expliquer l'élément de sui-référentialité apporté par chacun des modes très divers qui semblent effectivement comporter cet élément: qu'y a-t-il de commun à tous ces modes? Une explication peut être cherchée du côté de la théorie des situations (voir la section Langage et Communication): c'est le fait même d'appliquer une représentation, de la rapporter au monde réel et de s'en servir pour caractériser celui-ci (ou toute autre circonstance d'évaluation), qui introduit la sui-référentialité dans le contenu (large) des états mentaux et des actes linguistiques et psychologiques. En d'autres termes, c'est l'expérience, en tant que telle, qui comporterait un élément sui-référentiel irréductible et donc une forme généralisée d'indexicalité.o CONSTITUANTS INARTICULES ET FORMES IMPLICITES DE L'INDEXICALITE MENTALE
Pour rendre compte de phénomènes cognitifs dans lesquels un réseau d'inférences (ou de proto-inférences) de la perception à l'action s'articule autour d'une constante environnementale sans que celle-ci soit à proprement parler représentée, Perry a introduit la notion de "constituant inarticulé". De même, chez Barwise et Récanati, l'opération de "relativisation" permet à certains aspects du contexte dans lequel est activée une représentation d'affecter le contenu sémantique de celle-ci sans qu'ils soient eux-même représentés (3.3.1). L'opération inverse permet d'expliciter les aspects en question en les "articulant", éventuellement de façon indexicale, dans la représentation elle-même. D'où la nécessité de distinguer entre l'indexicalité stricto sensu ("il pleut ici") et une forme plus radicale de dépendance contextuelle correspondant à la présence d'un constituant inarticulé dans le contenu de la représentation ("il pleut").
Il y a plusieurs façons de concevoir les constituants inarticulés, selon qu'on en fait (comme Perry) des éléments du contenu au sens étroit ou (comme Barwise et Récanati) des aspects de la situation dans lequel le contenu est évalué. Il y a également plusieurs façons de concevoir les conditions d'émergence d'une représentation articulée (explicite) à partir de représentations plus primitives engageant des constituants inarticulés. Dans tous les cas on distingue des niveaux de représentation, du plus simple au plus complexe, et une dynamique cognitive permettant de passer d'un niveau au niveau supérieur. Toutefois il ne suffit pas d'explorer les différentes façons d'articuler "verticalement" les niveaux et de concevoir les mécanismes de transition, il faut encore, à un niveau donné, articuler entre eux les différents types de représentations en jeu (par exemple, représentations perceptives, représentations émotionnelles et représentations de l'action). La théorie des relations entre attitudes propositionnelles constitue une tentative de caractérisation des relations "horizontales" entre représentations de haut niveau. L'intégration entre croyances, désirs et intentions semble rendue possible par un format propositionnel commun à leurs contenus qui sous-tend les transitions inférentielles entre attitudes. Mais qu'en est-il de l'intégration horizontale à des niveaux plus élémentaires? Existe-t-il des modes de structuration qui soient communs aux représentations perceptives, motrices ou affectives et permettent leur engagement dans un même réseau proto-inférentiel? Les travaux menés par les chercheurs de l'équipe suggèrent qu'au niveau le plus primitif ces représentations se caractérisent par leur format égocentrique et leur indexicalité implicite, une représentation explicite de cette relation indexicale intervenant au niveau suivant. Ainsi, au niveau le plus primitif, la perception présente l'objet comme devant, l'émotion de colère le présente comme obstacle, l'action comme atteignable. Dans tous les cas, la représentation vise un objet de l'environnement sans que le terme indexical de la relation qui sous-tend cette représentation soit articulé (devant moi, obstacle pour moi, atteignable par moi). Les hypothèses que nous voudrions explorer est que, à ce niveau primitif, les relations proto-inférentielles entre perception, action et émotion dépendent de ce format commun et que l'identité de l'objet visé, définie par sa localisation spatiale, est le vecteur des transitions proto-inférentielles. L'étude des actions impulsives peut notamment constituer une mise à l'épreuve de cette idée. Une troisième hypothèse est que la représentation explicite de la relation indexicale qui intervient au niveau suivant permet une désengagement partiel du contexte immédiat et un élargissement du réseau proto-inférentiel dans lequel s'insèrent perception, action et émotion.[
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