3. SOCIÉTÉ, CULTURE ET COGNITION - détails
[Close window] [institutnicod.org]
Chercheurs concernés: Atran, Casati, Descombes, Dokic, Jacob, Manin, Nurock, Pasquino, Récanati, Sperber
Les relations entre sciences sociales et sciences cognitives s'articulent autour des deux notions fondamentales de représentation et de rationalité. Quel rapport y a-t-il entre les représentations (collective, sociales, culturelles) étudiées par les sciences sociales et les représentations mentales étudiées par les sciences cognitives? La notion de rationalité est-elle seulement normative ou à la fois normative et descriptive? Les membres de l'équipe développent différentes réponses à ces questions, les unes allant dans le sens d'une naturalisation partielle des sciences sociales, les autres dans le sens d'une socialisation partielle des sciences cognitives.
Parmi les débats philosophiques qui sont directement pertinents pour l'articulation des sciences cognitives et des sciences sociales, il y en a trois qui intéressent particulièrement les chercheurs de l'équipe. Un premier débat part de Wittgenstein et de son interprétation par Kripke et porte sur l'impossibilité de concevoir aussi bien l'idée de règle que celle de signification (les deux étant considérées comme liées) en dehors d'un contexte social. Si l'on accepte la thèse de cette impossibilité, non seulement le projet naturaliste est compromis dans les sciences sociales, mais il l'est aussi dans les sciences cognitives. On peut, à l'inverse, comme le font par exemple Dretske et Millikan, concevoir le contenu des états mentaux d'une façon qui ne fait pas nécessairement intervenir la socialité (et donc reconnaître des états mentaux pourvus de contenu à des animaux asociaux). Même si l'on adopte cette perspective compatible avec le naturalisme, on peut néanmoins soutenir, comme l'ont fait Putnam et Burge, que la signification d'au moins une partie des mots, et donc le contenu des pensées qui font un appel irréductible à ces mots, n'est pas réalisée dans l'esprit des locuteurs individuels, mais seulement dans la communauté. Deux autres débats plus classiques en philosophie des sciences sociales sont aussi pertinents pour les travaux de l'équipe: le débat entre conception holiste et conception individualiste du social, et celui du relativisme culturel. Peut-on expliquer les phénomènes sociaux par l'agrégation d'événements individuels, et si oui, quels sont les types d'événements individuels pertinents? A quel point les différences entre les cultures sont-elles radicales? Y a-t-il des notions fondamentales partagées par toutes les cultures? Plusieurs positions dans chacun de ces débats philosophiques sont représentées à l'intérieur de l'équipe, et certains travaux qui y sont menés, en particulier sur la nature des institutions, sur les croyances partagées et sur la notion de vérité, visent à les faire progresser.
Les recherches en psychologie du raisonnement (celles de Wason, Johnson-Laird, Kahneman et Tversky, Evans, Gigerenzer par exemple), semblent mettre en évidence une non-adéquation entre les processus d'inférence des humains et une norme abstraite de rationalité. Néanmoins, plusieurs programmes de recherches en sciences sociales, en particulier en économie et en sciences politiques, analysent les phénomènes collectifs comme résultant des actions cumulées d'agents rationnels. Les chercheurs de l'équipe étudient l'articulation de ces perspectives contrastées, à la fois d'un point de vue philosophique et d'un point de vue empirique, à propos, par exemple, de la tragédie des communs, de la théorie des institutions politiques ou de problèmes de droit constitutionnel.
Sans les capacités cognitives qui permettent aux humains de former des représentations mentales et de raisonner, la culture ne serait pas possible. Dans quelle mesure ces capacités contribuent-elles à expliquer la culture? Pour répondre, il faut faire appel à l'anthropologie cognitive qui examine à la fois l'amplitude et les limites de la variabilité des cultures, et à la psychologie du développement qui met en évidence les mécanismes permettant l'acquisition des compétences culturelles. Certaines des recherches de l'équipe portent précisément sur ces mécanismes cognitifs. D'autres recherches visent à élucider certaines propriétés de ces objets culturels par excellence que sont les uvres d'art au moyen de l'étude des mécanismes de la perception.4.1 Philosophie et sciences sociales
4.1.1 Règles et institutions (Descombes)Dans la tradition de l'École française de sociologie, le concept d'institution est pris dans un sens élargi. On appelle institution, non seulement les grandes organisations sociales (le Parlement, la justice, l'école), mais tout "ensemble d'actes et d'idées" que les individus "trouvent devant eux et qui s'imposent plus ou moins à eux" (Mauss). Une manière de penser peut être une institution aussi bien qu'une manière d'agir. Une telle acception élargie du mot pose deux problèmes philosopiques sur lesquels portera la recherche: 1) un problème ontologique: comment peut-il y avoir, en dehors des individus et s'imposant à eux du dehors, des modèles préétablis d'action et de pensée? 2) Un problème logique: qu'est-ce qui permet de dire qu'une conduite est ou non conforme à la règle qui la gouverne?
Le premier problème est celui du mode d'être des entités sociales. Il est fréquent de chercher à le résoudre par une théorie de l'intersubjectivité, c'est-à-dire une définition de l'être social par la première personne du pluriel (cf. la notion d'"intentionnalité collective" chez Searle). Cette solution doit être examinée à la lumière des discussions portant sur le second problème, à savoir le problème de savoir s'il est possible de concevoir les règles autrement que dans le contexte d'une pratique sociale. Ce dernier point a fait l'objet d'une grande discussion, en particulier à la suite de l'essai de Saul Kripke sur Wittgenstein (Wittgenstein on Rules and Private Language, 1982), mais on peut se demander si cette discussion n'a pas été rendue stérile par une conception insuffisante de ce qui fait qu'une pratique mérite d'être dite sociale. On reprendra donc la discussion en remontant jusqu'à Peter Winch (The Idea of a Social Science, 1958) et en examinant la discussion de ce dernier par Margaret Gilbert (On Social Facts, 1989).4.1.2 Modélisation de l'évolution socio-culturelle (Sperber)
Plusieurs modèles tentent d'expliquer les macro-phénomènes socio-culturels par l'effet cumulé de micro-processus. C'est ce que préconise l'individualisme méthodologique selon lequel, dans ses versions les plus communes, les micro-processus en question sont les actions individuelles, lesquelles relèvent elles-mêmes d'une explication en terme des choix rationnels des acteurs. C'est ce que font aussi plusieurs modèles inspirés de la théorie darwinienne, selon lesquels la culture est composée d'éléments qui, de façon comparable aux gènes, se reproduisent avec plus ou moins de succès. Les modèles individualistes comme les modèles darwiniens idéalisent délibérément les mécanismes psychologiques à l'uvre, qu'il s'agisse de la capacité de choisir rationnellement ses comportements ou de la capacité à transmettre un élément de culture comme on l'a reçu. Depuis bientôt vingt ans, Sperber développe à la fois une critique des présupposés psychologiques des modèles darwiniens et individualistes, et un modèle alternatif qui n'est d'ailleurs ni anti-individualiste ni anti-darwinien, mais où un rôle explicatif plus important est donné aux mécanismes cognitifs (Sperber 1996). Selon ce modèle, les phénomènes sociaux culturels sont des enchaînements complexes de représentations mentales et de productions publiques qui, sous certaines conditions, stabilisent dans un groupe humain, pour un temps et de manière relative, des idées, des pratiques, et des institutions. Cette recherche se poursuivra avec comme priorité l'étude des phénomènes institutionnels (dans une perspective qu'il sera intéressant de confronter avec celle développée en 4.1.1) et avec l'application à des cas plus concrets (cf. 4.3.3).
4.1.3 Croyances essentiellement communicationnelles (Récanati)
La théorie de la déférence, avancée en philosophie du langage par Putnam, a des implications pour la caractérisation des croyances partagées. Beaucoup de croyances sont fondées sur la communication: le sujet croit quelque chose parce qu'on le lui a dit. Ces croyances à base communicationnelle s'opposent aux croyances dont le fondement est plus directement perceptif. Cette différence entre deux types de croyance concerne seulement le mécanisme de formation de la croyance, non son contenu intrinsèque. Car on peut croire la même chose (par exemple qu'il pleut) à la suite d'un acte de perception ou à la suite d'un acte de communication. Mais il y a des croyances communicationnelles dont le contenu paraît spécifique, et qui donc sont essentiellement communicationnelles. Si le membre d'une secte croit ce que lui dit le gourou, à savoir que "seuls les disciples alpha-éclairés pourront accéder au bonheur suprême", que croit-il? Loin que la communication linguistique soit ici un processus de formation d'une croyance dont le contenu reste indépendant du langage et de la communication, il semble que, dans un cas de ce genre, le contenu de la croyance fasse intervenir le langage de façon inéliminable. L'hypothèse que l'on veut mettre à l'épreuve est que ces croyances font intervenir une classe particulière de concepts, liés au langage, qu'on appellera concepts déférentiels, et qui jouent un rôle crucial dans l'apprentissage et la transmission des croyances au sein de la collectivité. La notion de croyance fondée sur la déférence peut aussi permettre d'éclairer certains phénomènes politiques, en particulier l'autorité et la légitimité reconnues à des organes non élus (comités d'experts, autorités indépendantes). L'équipe explorera cette piste de réflexion.
4.1.4 Perspectives anthropologiques sur la notion de vérité (Clément, Jacob, Sperber, en collaboration avec Daniel Andler et Maurice Bloch)
La notion de vérité est un objet central de la philosophie: différentes définitions en ont été proposées, et son caractère absolu ou relatif a été débattu. Ce travail conceptuel devrait permettre de poser de façon précise un ensemble de questions anthropologiques apparentées. Une notion de vérité joue-t-elle un rôle dans les pratiques sociales et intellectuelles de toutes les cultures? S'agit-il dans tous les cas d'une seule et même notion de vérité? A-t-on affaire à des notions implicites de vérité, à des notions explicites, et si les deux genres de notion sont présents à la fois, quels sont leurs rapports? Dans quelles pratiques et domaines de discours une notion de vérité est-elle invoquée? Y a-t-il des institutions et des positions sociales qui entretiennent un rapport privilégié à la vérité? Après avoir préparé un exposé détaillé de la problématique, on invitera des spécialistes de différentes cultures (ethnologues et historiens) à participer avec des philosophes et des psychologues du raisonnement à un colloque. On répondra à ces questions en s'appuyant sur des données linguistiques (par exemple la présence de verbes factifs), sociolinguistiques (par exemple, en analysant les attitudes vis-à-vis du mensonge ou de la fiction), ethno-épistémiques (par exemple, en examinant les procédures culturellement sanctionnées de découverte ou de vérification), et ethno-éthiques (par exemple, en étudiant la valorisation de la vérité et l'attitude dans les conflits d'autorité). Ces contributions ethnologiques et historiques et le débat interdisciplinaire auquel elle donneront lieu feront l'objet d'une publication. Les chercheurs concernés s'appuieront sur ce travail de séminaire et de colloque pour expliciter le projet d'une ethno-épistémologie.
4.2 Rationalité économique et politique
4.2.1 Ecologie et économie: recherches expérimentales comparant les valeurs économiques et écologiques (Atran)Comme l'a constaté Hardin dans son célèbre article de Science (1968) sur "la tragédie des communs", les membres d'un groupe peuvent être tentés de puiser excessivement pour eux-mêmes à court terme dans les ressources communes, même si cela implique à long terme un coût catastrophique pour la communauté. Toutefois, il n'est pas rare de rencontrer dans les sociétés traditionnelles une bonne gestion des écosystèmes locaux. Surtout dans les écosystèmes fragiles, où les effets d'une mauvaise gestion des ressources sur la marge de survie des habitants sont facilement perceptibles, les mécanismes de répartition des risques peuvent être la règle et non l'exception. Cela peut être rapproché de l'observation selon laquelle la crainte de pertes est plus déterminante que l'espoir de gains pourtant équivalents (D. Kahneman et A. Tversky 1979). Dans une société de subsistance, tuer un animal de plus à la chasse peut signifier un festin, mais ne pas trouver un animal peut signifier la mort.
Les anthropologues ont mis en évidence la variabilité des savoirs locaux, l'importance des mécanismes culturels de la transmission de ces savoirs, et les implications de ces savoirs diversifiés pour la gestion intégrée de l'écosystème. En partant de ces travaux, on développera une approche intégrée qui examine: (1) l'organisation conceptuelle du savoir de l'écologie populaire, (2) sa distribution au sein des populations, et (3) son rôle de médiation des valeurs et des comportements écologiques. On fera l'hypothèse que les conflits dans l'utilisation des ressources communes peuvent être compris en termes d'interactions des modèles mentaux de l'environnement, du comportement et des valeurs économiques et écologiques (ces dernières échappant dans la plupart des cultures à une logique purement utilitaire ou d'économie de marché).4.2.2 Organes élus et autorités non élues: une approche cognitive (Manin, Pasquino)
Ce projet se situe dans le prolongement des travaux déjà engagés conjointement sur les banques centrales indépendantes et sur les cours constitutionnelles (cf. Colloque de Juin 1997, "Banques centrales et cours constitutionnelles: perspectives croisées"). On utilisera maintenant certains résultats de psychologie cognitive dans la lignée des travaux de Kahneman et Tversky, pour éclairer à la fois les raisons du recours à des autorités non élues (plutôt qu'à des organes élus), les propriétés des décisions que peuvent prendre des instances non soumises à l'horizon temporel de court terme que semble imposer le caractère périodique des élections, et enfin les raisons pour lesquelles ces autorités non élues semblent susciter, dans l'opinion publique, une confiance au moins aussi grande que celle dont bénéficient les organes élus.
On abordera ces institutions sous l'angle de leurs propriétés cognitives dans l'esprit de leurs membres d'abord (présence ou absence de distorsions dans la perception de l'horizon temporel en particulier), mais aussi dans les représentations du public au sens large. Ce type d'approche a déjà été appliqué à certains aspects de la procédure élective elle-même (Manin 1995). On se propose d'employer de manière plus systématique et plus étendue ce style d'investigation. La recherche comportera une forte dimension d'analyse institutionnelle comparative, autour de la notion de légitimité. La légitimité est ici entendue en un sens étroit, et de façon purement analytique (non pas normative). Elle désigne deux phénomènes distincts: 1) le fait que la classe politique se sente tenue de se conformer aux décisions des organes non élus qui vont contre ses préférences ou ses intérêts, alors même qu'elle dispose en fait des ressources matérielles permettant de ne pas appliquer ces décisions; 2) le fait que le public au sens large fasse confiance aux autorités non élues (croyance à la neutralité et l'impartialité de ces autorités, phénomènes de déférence face à l'expertise). On fait l'hypothèse que, dans l'un et l'autre cas, l'approche cognitive (théorie des croyances en particulier) peut aider à expliquer ce que l'analyse institutionnelle, même complétée par les instruments du choix rationnel, ne parvient pas à éclairer de façon convaincante (cf. 4.1.3).4.3 Représentations culturelles et cognition
4.3.1 Développement cognitif et diversité culturelle (Atran, Sperber, en collaboration avec Rita Astuti, Maurice Bloch, Pascal Boyer, Susan Carey, Lawrence Hirschfeld, Philippe Descola, Gregg Solomon, Anne-Christine Taylor et Valentina Vapnarsky)
Ce projet part d'une problématique devenue centrale au cours des dernières années (cf. Hirschfeld & Gelman eds., Mapping the Mind, 1994), celle d'une relative spécialisation des mécanismes d'acquisition des connaissances et des compétences suivant le domaine. On peut par exemple faire l'hypothèse qu'il existe des dispositions spécialisées pour l'apprentissage du langage, pour l'interprétation des états mentaux d'autrui, ou pour la catégorisation des espèces vivantes. La tension qu'il semble y avoir entre l'hypothèse de tels mécanismes conceptuels spécialisés, et la reconnaissance de la variabilité culturelle n'est pas insoluble. Les humains sont en effet non seulement des utilisateurs mais aussi des producteurs massifs d'information. Une façon de s'assurer que l'information socialement produite retiendra l'attention d'autrui est de l'ancrer dans des mécanismes cognitifs spécialisés. On peut donc envisager l'hypothèse que des formes culturelles différentes exploitent dans des contextes socio-historiques divers des mécanismes mentaux bien moins variables. Pour explorer cette hypothèse, on organisera une série d'ateliers où seront traités un à un plusieurs domaines cognitifs pour lesquels l'existence d'un mécanisme spécialisé à été envisagée. Chaque atelier rassemblera des anthropologues et des psychologues travaillant sur ces domaines, et pourra ainsi contribuer à articuler la perspective psychologique et la perspective anthropologique en la matière. Ce projet a reçu en 2000 le soutien du CNRS sous la forme de la création d'un GDR dont le responsable est Dan Sperber.4.3.2 Catégorisation et raisonnement: comparaison entre la biologie scientifique et la biologie populaire (Atran, en collaboration avec Douglas Medin)
Dans la lignée des travaux précédents d'Atran, on abordera de façon expérimentale les fondements cognitifs de la systématique biologique, ainsi que les rapports que les philosophes des sciences et les chercheurs en sciences cognitives pensent devoir exister entre la science et le savoir populaire. Il existe peu d'études expérimentales sur la façon dont un tel savoir détaillé et partagé fonctionne habituellement, ou sur la manière dont se développent les interactions subtiles et extensives entre la biologie scientifique et la compréhension de sens commun du monde organique. On explorera de façon rigoureuse les rapports subtils et complexes entre le sens commun et le domaine correspondant de la science. Les conjectures sur la continuité (B. Russell 1948, W. Quine 1969, K. Popper 1971) ou l'incommensurabilité locale (T. Kuhn 1962, P. Feyerabend 1965, M. Foucault 1970) entre la science et le sens commun pourront ainsi être étudiées en détail au moins sur un domaine: la biologie systématique. Ces recherches sont susceptibles d'avoir des implications pour l'enseignement des sciences.
4.3.3 Épidémiologie de la religion (Sperber)
Comment les idées et les pratiques religieuses se diffusent-elles, se stabilisent-elles et évoluent-elles? A partir de l'analyse de ces problèmes, Sperber préconise depuis Le Symbolisme en Général (1974) une approche cognitive des idées religieuses à laquelle Pascal Boyer a apporté une contribution essentielle. On se propose de reprendre une réflexion sur l'ensemble de ces questions en mettant l'accent moins sur les idées que sur les pratiques et les institutions religieuses. On cherchera à identifier les événements et les pratiques qui remobilisent les fidèles. Ces phénomènes peuvent être non-religieux, comme des calamités naturelles ou des événements politiques, et néanmoins redynamiser le religieux. De même, on étudiera la façon dont les règles institutionnelles perpétuent les enchaînements causaux d'états mentaux et d'événements publics qui stabilisent la religion sous tous ses aspects. On retrouvera ainsi des idées et des préoccupations qui ont été centrales dans des approches anthropologiques classiques de la religion, approches où le cognitif ne jouait qu'un rôle mineur. On espère, en utilisant les ressources de l'épidémiologie des représentations (cf. 3.1.2), contribuer à articuler les perspectives classiques et les contributions cognitives à l'étude de la religion.
4.3.4 Art et cognition (Bullot, Casati, Dokic, Ludwig, en collaboration avec Pascal Mamassian, François Quiviger, Simon Thorpe)
Ce projet, qui dépend d'une collaboration étroite entre philosophes, historiens de l'art et chercheurs en neurosciences cognitives, tentera de définir un cadre théorique interdisciplinaire permettant de formuler des hypothèses testables à propos de la cognition artistique, en particulier picturale. L'une des hypothèses que l'on mettra à l'épreuve est qu'une partie importante de l'interprétation d'une uvre d'art ne fait pas appel à des mécanismes différents de ceux qui sont mis en jeu quotidiennement dans la perception des scènes naturelles qui nous entourent. Un bagage linguistique et conceptuel particulier n'est pas nécessaire à certains aspects de la perception d'un tableau. Si on parle de "cognition artistique" en général, alors il est important de déterminer la part spécifiquement prise en charge par le seul système visuel lors de la perception d'une uvre d'art. Une tâche essentielle de ce projet interdisciplinaire est de parvenir à décrire l'interprétation des images dans un vocabulaire qui soit facilement compréhensible à la fois pour des spécialistes de physiologie de la vision, des psychologues, des philosophes, et des historiens de l'art. Les capacités étudiées par les neurosciences relèvent souvent de processus ascendants, de niveau relativement bas; en revanche, les philosophes et les historiens de l'art s'intéressent souvent à des aspects non nécessairement sensoriels des contenus picturaux. On essaiera donc d'étudier et de classifier dans un vocabulaire commun les indices picturaux pertinents pour ces deux types de traitement de l'information. Ainsi, ce projet explorera deux directions de recherche: 1) on tentera de déterminer si, et dans quelle mesure, les capacités de catégorisation visuelle ultra rapide utilisées par les spectateurs pour reconnaître le type de scène représentée par une image peuvent être étendues jusqu'à s'appliquer aux tableaux; on étudiera la façon dont les spectateurs parviennent, sur la base des indices visuels fournis par un tableau, à reconnaître le type de scène représentée par ce dernier. 2) On explorera l'hypothèse selon laquelle des informations non visuelles contribuent à la construction du contenu pictural, en contrastant la contribution des ombres et celle des objets (reconnaissance ultra rapide) à la reconstruction de la scène dépeinte, et en étudiant la compréhension de la posture du corps dépeint.
[
] [Close window] [institutnicod.org]