3. PERCEPTION ET ACTION: CONTENUS NON-CONCEPTUELS - détails
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Chercheurs concernés: Casati, Dokic, Jacob, Justo, Pacherie, Proust, Récanati
Quoique souvent négligée, l'étude philosophique de la perception et de l'action se justifie amplement par le fait que l'une et l'autre conditionnent la rationalité des agents cognitifs. Il s'y révèle une propriété intéressante d'une classe de représentations. Certains états mentaux - relevant pour l'essentiel de la perception et de l'action - peuvent en effet représenter le monde sans que leur porteur possède les concepts requis pour caractériser le contenu de l'expérience correspondante. Ainsi un organisme peut-il identifier le lieu où il se trouve sans posséder de concept de soi-même, voir une couleur, entendre un son ou se représenter un type d'action sans disposer du concept correspondant.
Ayant, dans leurs travaux antérieurs, majoritairement reconnu l'existence de contenus non conceptuels dans la perception et l'action, les chercheurs ci-dessus s'interrogeront sur la nature précise de ces contenus, sur le type particulier de leur encodage, sur les inférences ou proto-inférences auxquelles ils peuvent donner lieu, et par là sur les relations entre les niveaux de représentation conceptuel et non conceptuel relatifs à la perception d'une situation ou d'une action.
Une question commune aux chercheurs impliqués dans cet axe concerne l'objectivité, c'est-à-dire la capacité de distinguer, comme le dit Strawson, "le chemin subjectif de l'expérience et le monde objectif où ce chemin est tracé". Ils entendent poursuivre l'analyse des conditions non-conceptuelles qui, à leur avis, pourraient suffire à établir la dimension objective du rapport au monde. D'une part, au niveau de la perception, il s'agira de préciser les conditions de la construction des objets comme entités réidentifiables, en déterminant les conditions formelles, topologiques, temporelles et qualitatives de cette construction. Cette analyse supposera que soit clarifié le statut conceptuel des cadres de référence (allocentrique, égocentrique) qui orientent la perception et le codage mémoriel de l'information spatiale et que soient étudiés les rapports entre cadre de référence et objectivité. Quelle est la relation entre les concepts spatiaux "détachés" (tels qu'"à l'intérieur de") et les concepts "immergés" (tel que "être à gauche de")? Les concepts détachés forment-ils le noyau de la représentation spatiale? Y a-t-il une relation formelle permettant le passage entre concept immergé et concept détaché? D'autre part, au niveau de l'action, il s'agira d'examiner la spécificité de l'expérience sensorielle de l'action, et son articulation avec l'agir intentionnel. Les chercheurs s'intéresseront également à la production et à la reconnaissance de l'intention d'agir non réfléchie. Ils poursuivront l'effort de mise en place d'un concept d'action susceptible de rendre compte de l'action impulsive et de l'action émotionnelle.
Les chercheurs se proposent ensuite de préciser les éléments constitutifs de la représentation d'un contexte ou d'une situation (qu'il s'agisse d'action observée ou exécutée, de situation évoquée, imaginée ou perçue). Ils aborderont ce problème en partant des contraintes de la sémantique des langues naturelles, d'une part, de la psychologie du développement et de la neuropsychologie, d'autre part. Leur but sera de déterminer le format représentationnel, intégrant information non-conceptuelle et information conceptuelle, dans lequel s'effectue la mémorisation perceptive et motrice des situations, et susceptible de rendre compte de l'interface entre perception, action, et communication langagière. Qu'il s'agisse de la représentation de l'espace, de la compréhension d'un énoncé sur un état du monde présent, passé ou futur, de la planification d'une action, ou de la libre imagination d'une situation possible, l'agent doit en effet se représenter les "affordances", les propriétés spatio-temporelles, physiques et sociales caractéristiques de la situation.
L'enquête sur le format représentationnel mis en jeu par l'activation d'un contexte doit s'articuler sur l'analyse des processus inférentiels ou proto-inférentiels qu'il rend possible. Quel type de raisonnement spatial est à l'uvre à partir d'une carte cognitive? Implique-t-il des structures propositionnelles ou des modèles mentaux? Y a-t-il une interface transmodale spécialisée, "quasi-linguistique" (un "localais"), entre représentation linguistique et représentation spatiale? Comment un sujet raisonne-t-il sur ses possibilités d'action dans une situation donnée? Quel type de raisonnement est à l'uvre dans l'action partagée? Comment un sujet passe-t-il de la simple représentation d'un contexte à sa représentation enchâssée dans un contexte plus large? Les chercheurs tireront de ces problèmes des éléments qu'ils espèrent utiliser pour renouveler la question classique de la justification épistémique et de la justification pratique. Ils se demanderont à quelles contraintes ces formes de justification obéissent, et quelles implications cette question peut avoir pour le débat entre épistémologie internaliste et épistémologie externaliste.
Le travail théorique sur le concept de contexte ou de situation, et sur les capacités inférentielles qu'il autorise, a une pertinence directe pour la compréhension de la mentalisation, c'est-à-dire du processus d'attribution à soi-même et à autrui de croyances, désirs et intentions permettant l'explication et la prédiction des comportements. Il existe, en philosophie de l'esprit et en psychologie du développement, une controverse stimulante entre les partisans de la "théorie de la théorie" et les défenseurs de la "théorie de la simulation" sur la manière dont se développent les capacités d'attribution d'états mentaux à autrui. Selon les simulationnistes, les mécanismes qui sous-tendent la préparation de l'action et la prise de décision seraient également impliqués dans la simulation des états mentaux d'autrui. Le concept clé est ici encore celui de contexte ou de situation de décision, qui fournit le cadre représentationnel de la simulation d'autrui. L'approche simulationniste laisse ouverts un certain nombre de problèmes, que les chercheurs impliqués s'efforceront de résoudre. Il s'agira notamment (1) d'étudier la forme que prend la compréhension par un sujet de ses propres intentions et actions et la nature des mécanismes qui sous-tendent cette capacité, (2) d'examiner dans quelle mesure la compréhension des actions et intentions d'autrui relève de mécanismes similaires, (3) d'analyser les rapports entre la compréhension des intentions et actions et la capacité à s'attribuer à soi-même et à autrui des désirs et croyances et (4) de déterminer dans quelle mesure la théorie de la simulation peut rendre compte du développement des concepts de croyance et de désir, et non simplement aider à la détermination des contenus des croyances et désirs imputés à autrui. Certains chercheurs examineront ces questions en s'intéressant aux pathologies mentales (autisme, schizophrénie) qui associent troubles de l'action et de l'agentivité et troubles de la mentalisation. Des collaborations sont actuellement mises en place afin d'étudier les troubles de l'imitation et de la planification chez les enfants autistes et leurs conséquences sur le développement des capacités de mentalisation (projet financé par le Programme Cognitique).
L'analyse de la perception et de l'action qui est proposée, et en particulier celle des contenus non conceptuels inhérents au point de vue subjectif, conduira enfin certains chercheurs de ce groupe à s'intéresser aux dimensions non conceptuelles de la conscience de soi. De quelle nature est la conscience de soi minimale d'un sujet percevant et d'un agent ? Ils se demanderont si la conscience de l'agir est intrinsèquement différente de la conscience perceptive. Ils chercheront enfin à déterminer si la conscience de soi, comprise en ce sens préverbal et non conceptuel, peut néanmoins faire aussi l'objet d'un apprentissage social.
Dans les paragraphes qui suivent nous indiquons les directions dans lesquelles ces chercheurs souhaitent poursuivre les travaux déjà engagés ainsi que les pistes nouvelles qu'ils se proposent d'explorer.3.1 Perception et représentation de l'espace
3.1.1 Espace et constitution des objets spatiaux (Dokic, Bullot, Pacherie, Tuescher, en collaboration avec Jacques Droulez, Catherine Thinus-Blanc, Florence Gaunet)Ces chercheurs ont répondu en 2000 à l'appel d'offres Cognitique sur le thème Espace. Le projet présenté fait l'objet d'une collaboration entre philosophes, psychologues et chercheurs en neurosciences. Il vise à développer une approche intégrée des notions d'objet cognitif et de représentation spatiale, associant étroitement les théories psychologiques et neuroscientifiques de la perception et les théories philosophiques du contenu représentationnel. La nature de la représentation des objets dans l'espace est au cur de nombreuses études de psychologie cognitive. Elle est également au centre des débats philosophiques actuels sur le rôle de l'espace dans la constitution de l'objet matériel. En neuropsychologie, les patients cérébro-lésés ont des déficits dans l'identification spatiale des objets et l'orientation dans l'environnement. Le projet consiste en l'étude des mécanismes qui permettent de représenter et conserver en mémoire l'identité des objets et des localisations pour le guidage et le contrôle des actions. Cette investigation s'appuie sur la clarification conceptuelle, sur un plan philosophique, de la notion d'identité spatio-temporelle. Elle sera abordée principalement sous deux aspects: (1) une réflexion philosophique sur la distinction entre propriétés géométriques et traits locaux d'une scène, et l'étude empirique de leur rôle respectif dans l'orientation et (2) plus généralement, un examen des mécanismes de traitement d'attributs non-sensoriels associés aux objets dans la cognition spatiale.
On analysera en particulier en quel sens les représentations non-conceptuelles dans la perception portent sur des objets. Certains auteurs ont tenté d'élaborer une ontologie basée non pas sur des objets mais sur des traits (Strawson, Quine, Evans). Contrairement aux objets, les traits n'ont pas d'identité numérique, et la question de leur réidentification est radicalement différente de celle qui concerne les objets. Il est clair que certaines représentations primitives engagent une ontologie simplifiée de ce genre, mais en va-t-il ainsi de toute représentation non-conceptuelle? Quel type de complexité le passage d'une représentation non conceptuelle à une pensée conceptuelle induit-il?3.1.2 Cadres de référence spatiaux (Bullot, Dokic, Pacherie)
Les chercheurs de l'équipe travaillent sur la question des cadres de référence spatiaux mobilisés à différents niveaux de représentation (perceptif, conceptuel et linguistique) pour le codage de l'information sur les positions dans l'espace. Les données empiriques disponibles suggèrent qu'il existe un nombre relativement important de représentations ou "cartes" spatiales unimodales (espaces visuel, auditif et kinesthésique, espace(s) moteur(s), espace proximal ou péri-corporel et espace distal), multimodales ou supramodales. La notion de cadre de référence est très souvent utilisée dans ce contexte pour caractériser la structure des cartes spatiales et le mode de représentation des positions. Les chercheurs s'intéressent particulièrement aux questions suivantes. Les différents systèmes de représentation perceptifs, cognitifs et linguistiques emploient-ils de manière innée et nécessaire certains cadres de référence ? Si c'est le cas, les représentations qui font intervenir un cadre de référence peuvent-elles être traduites (converties) dans un autre cadre de référence ? La notion de cadre de référence relatif a-t-elle vraiment le même sens dans la perception et dans le langage? Cette étude est une contribution à une réflexion plus générale sur la polyadicité variable des représentations mentales et sur l'articulation des niveaux de représentation (cf. 3.3).
3.1.3 Format des représentations spatiales et raisonnement (Casati, en collaboration avec Achille Varzi)
Les concepts et les représentations spatiales sont utilisés dans les inférences. Quelle est la meilleure façon de rendre compte de ces inférences? S'agit-il de structures propositionnelles, ou bien le cerveau utilise-t-il des modèles mentaux? Si le raisonnement spatial est symbolique, il est encore possible de choisir parmi plusieurs options pour rendre compte de la validité des inférences. Dans Parts and Places Casati et Varzi ont choisi de traiter les relations partie/tout, connexion et localisation dans le cadre de la logique du premier ordre; les théories concernant ces relations sont des théories du premier ordre. Il est cependant possible d'envisager un traitement en logique propositionnelle, en considérant des opérateurs d'espace qui auraient un comportement ressemblant à celui des opérateurs temporels.
Ils entendent poursuivre leurs travaux sur les représentations spatiales en étudiant les micro-raisonnements géométriques. Normalement, on traite les micro-inférences du type: "ce carré a été plié le long de sa diagonale, donc les deux coins opposés coïncident" avec un très grand degré de confiance. Or il est difficile d'expliquer la source de cette confiance, c'est-à-dire, de localiser les ressources conceptuelles dont un sujet doit disposer pour valider ces inférences. Si l'inférence consiste dans l'inspection d'un modèle mental, par exemple, la "manipulation" (rotation, etc.) physique des éléments du modèle ne garantit pas la préservation des invariants métriques. Si, en revanche, l'inférence est proprement propositionnelle, il est difficile de comprendre quels sont les principes régissant l'inférence. On peut également faire l'hypothèse que les raisonnements géométriques sont influencés par la manière dont sont représentées et classifiées les propriétés des objets ordinaires. Le sens commun classifie les objets suivant leurs propriétés géométriques et reconnaît les propriétés topologiques telles que la contiguïté et la continuité. Or, dans beaucoup de domaines il y a des désaccords remarquables entre le sens commun et la topologie normative. Plus généralement, la classification et la compréhension des faits topologiques élémentaires sont altérées par des préconceptions au sujet de la structure topologique des objets ordinaires, de sorte que les équivalences topologiques s'avèrent être contre-intuitives. Certaines de ces préconceptions peuvent impliquer la dominance des propriétés de gestalt de la configuration, la dominance des transformations métriques par rapport à celles qui préservent les propriétés topologiques seulement. Ces facteurs dessinent une nouvelle aire de recherches, la topologie intuitive, affine à la physique naïve, que Casati souhaite explorer.3.2 Représentations de l'action
3.2.1 Voir pour agir (Jacob, en collaboration avec Marc Jeannerod)Depuis une vingtaine d'années, les neurosciences cognitives de la vision ont découvert une dualité anatomique dans le système visuel des primates entre deux voies corticales de traitement de l'information visuelle: la voie "ventrale" et la voie "dorsale". Cette découverte s'appuie sur des données issues de la neuroanatomie du singe, de l'étude neuropsychologique de patients humains cérébro-lésés et de l'étude psychophysique des illusions perceptives. L'étude de la transformation visuo-motrice a révélé un paradoxe: il n'est pas nécessaire d'être visuellement conscient d'un objet pour agir efficacement sur lui. La collaboration entre un spécialiste des neurosciences cognitives (Jeannerod) et un philosophe de l'esprit (Jacob) a pour but d'élucider ce paradoxe, d'analyser les conséquences conceptuelles de l'étude de la transformation visuo-motrice sur le sens même du mot "voir" et de donner une interprétation fonctionnelle satisfaisante de la dualité anatomique entre les voies ventrale et dorsale. Mishkin et Ungerleider ont d'abord attribué aux voies ventrale et dorsale la fonction de répondre respectivement aux questions "Quoi ?" (identification des objets) et "Où ?" (localisation des objets dans l'espace). Selon Goodale et Milner, la voie ventrale sous-tend la perception visuelle et la voie dorsale sous-tend l'action visuellement guidée. Dans une étude publiée, Jacob et Jeannerod ont commencé à clarifier la distinction proposée par Jeannerod entre un système "sémantique" et un système "pragmatique" d'analyse de l'information visuelle. Le premier produit, selon eux, des percepts visuels dans lesquels plusieurs attributs visuels d'un objet sont toujours "liés" entre eux et grâce auxquels un individu est visuellement conscient de son environnement. Le second produit des représentations "motrices" dans lesquelles la cible d'un mouvement visuellement guidé est traitée comme une "affordance" au sens de Gibson. Leur travail en cours analyse une série d'expériences psychophysiques qui suggèrent que les représentations motrices qui guident visuellement les mouvements manuels de préhension ne sont pas aussi sensibles aux illusions visuelles que les représentations perceptives.
3.2.2 Niveaux de représentation de l'action (Dokic, Pacherie, Proust, de Vignemont)
L'évolution récente des théories causales de l'action a été marquée par la reconnaissance de l'irréductibilité des intentions à des complexes de désirs et de croyances et par la formulation de théories duales des intentions, distinguant intentions préalables et intentions en action ou représentations exécutives conçues comme les causes proximales de l'action, chargées d'en guider et d'en contrôler l'exécution. Les travaux de ces chercheurs visent à spécifier le format de chacun de ces deux niveaux de représentation de l'action ainsi que leur mode d'articulation en s'appuyant sur les avancées des neurosciences de l'action. Ils cherchent (1) à caractériser le format non-conceptuel des représentations exécutives, leur structure et le réseau proto-inférentiel qu'elles engagent, (2) à caractériser les concepts d'action et à rendre compte de leur dimension exécutive, (3) à analyser les formes de sui-référence manifestées par les intentions en action et les intentions préalables et (4) à élucider le rôle que l'imagerie motrice est susceptible de jouer dans la redescription de l'information motrice et ainsi dans la médiation entre représentations non-conceptuelles et conceptuelles de l'action.
Ils travaillent également sur la phénoménologie de l'action et l'origine de l'expérience d'agir. L'action intentionnelle comporte une phénoménologie propre, manifestée notamment par la saillance de la cible de l'action, par une sensation d'effort, par une conscience corporelle spécifique, liée à la détection d'un flux sensori-moteur cohérent. La spécificité de la phénoménologie propre à l'action est en outre attestée par l'existence de capacités d'imagerie motrice consciente en première personne, distinctes des capacités d'imagerie perceptive. Toutefois, la fréquence des actions automatiques ou routinières dans la vie quotidienne semble indiquer que nous n'avons pas toujours un accès conscient au contenu de nos représentations motrices et que la présence d'une expérience consciente précise de l'action en cours n'est pas un corrélat indispensable de l'action. Il semble donc pertinent d'opérer une distinction entre deux formes de l'expérience de l'action, correspondant l'une à la conscience que nous avons que nous sommes en train d'agir, l'autre à la conscience que nous avons de l'action exacte que nous sommes en train d'accomplir.
Les chercheurs s'intéressent en particulier aux trois questions suivantes: (1) Dans quelle mesure peut-on mettre en relation cette distinction phénoménologique avec les distinctions fonctionnelles opérées dans les neurosciences de l'action entre niveaux de guidage et de contrôle de l'action? (2) Quelle est la contribution de la phénoménologie aux jugements d'auto-attribution d'actions? Peut-on montrer que la capacité à s'attribuer ses propres actions est inscrite dans la structure même de l'expérience de l'action? (3) Quelle relation y a-t-il entre cette capacité à s'attribuer ses propres actions et la capacité d'attribution d'actions à autrui?3.2.3 Troubles de la représentation de l'action et troubles de la mentalisation dans l'autisme (Pacherie, Proust, de Vignemont, en collaboration avec Jacqueline Nadel, Jean Decety, James Russell)
L'autisme associe troubles exécutifs, troubles de la conscience de soi et troubles de la mentalisation. Plusieurs chercheurs (Russell, Ozonoff, Harris, Pennington) ont fait l'hypothèse que les déficits exécutifs de l'autisme pourraient être à l'origine des déficits rencontrés dans la compréhension par les autistes de leurs propres états mentaux et de la vie mentale d'autrui. Pour mieux tester cette hypothèse, Pacherie et Proust ont engagé une collaboration interdisciplinaire avec des psychologues travaillant sur l'autisme (Nadel, Russell) et des spécialistes des neurosciences de l'action (Decety). Cette collaboration s'est concrétisée dans un projet en cours, "Planning and imitation of action in healthy persons and children with autism", placé sous la direction de Jacqueline Nadel et financé par le Programme Cognitique. Son objectif est d'étudier de manière plus précise la forme prise par les troubles de l'imitation et de la planification dans l'autisme et de mettre à l'épreuve deux hypothèses principales. La première hypothèse est que la planification et l'imitation de haut-niveau font appel à un même répertoire de représentations praxiques et à un même ensemble de capacités exécutives. La planification suppose une capacité à faire des inférences sur une situation future et à sélectionner et ordonner à l'avance les actions et sous-actions nécessaire à la réalisation du but dans la situation simulée. L'imitation de haut-niveau suppose la capacité d'extraire, sur la base de l'observation d'une activité d'un autre agent, le but de cette activité et les étapes instrumentales menant à sa réalisation, afin de pouvoir exécuter à son tour cette action. La deuxième hypothèse est que les deux capacités de planification et d'imitation contribuent de manière essentielle au développement des capacités de mentalisation. La capacité d'attribution d'états mentaux à autrui suppose elle-même la capacité de comprendre comment un autre agent planifie ses actions en fonction du contexte dans lequel il se trouve et la capacité d'imaginer soi-même dans cette situation. Il s'agit donc de mettre à l'épreuve l'idée que les formes de simulation mises en uvre dans la planification et l'imitation constituent la base de ces capacités.
3.2.4 Simulation et concept de croyance (Dokic, Jacob, Proust, Récanati)
Selon certains spécialistes des neurosciences cognitives de l'action (dont Berthoz, Jeannerod et Rizzolatti), l'aptitude à simuler (ou imaginer) un mouvement serait impliquée conjointement dans la préparation de l'action et dans la détection des actions d'autrui. Les "neurones miroirs" découverts par Rizzolatti et son équipe dans une région du cortex moteur constitueraient le mécanisme cérébral sous-jacent à cette capacité. En psychologie du développement, les partisans de la "théorie de la simulation" et les partisans de la "théorie de la théorie" divergent sur le rôle de la simulation dans le développement des capacités permettant d'attribuer des états mentaux à autrui.
Une idée intéressante, commune à plusieurs chercheurs, consiste à réinterpréter une partie des propositions faites par les partisans de la théorie de la simulation comme une généralisation à des capacités cognitives supérieures d'une hypothèse portant sur le système moteur des primates. Il s'agit d'examiner dans quelle mesure l'aptitude à la simulation impliquée, selon les spécialistes des neurosciences de l'action, dans la préparation de l'action et dans la détection de l'action d'autrui, pourrait aussi expliquer la maîtrise par un être humain adulte du concept de croyance et sa capacité d'attribuer des croyances à autrui.
Les chercheurs examineront la proposition du philosophe Robert Gordon selon laquelle attribuer une croyance à autrui revient à faire une assertion dans le contexte d'un acte de faire-semblant. Il existe en effet une différence cruciale de niveau de complexité entre la pensée par laquelle on attribue une croyance à autrui comme "Marie croit que p" et le fait de former la pensée p elle-même (voir projet transversal "Simulation"). Ce niveau de complexité peut être caractérisé comme une modalité différente (détachée vs immergée) de simulation d'un même contexte, ou encore comme l'intégration de la simulation à un raisonnement contrefactuel englobant. Les chercheurs proposent de distinguer systématiquement entre la simulation et son exploitation réflexive ("post-simulation"), pour rendre compte du contraste entre une supposition et un énoncé conditionnel, ou entre un énoncé fictionnel et un énoncé "métafictionnel", ou encore entre la simulation des états mentaux d'autrui et leur attribution. Cette distinction peut, à son tour, être traitée comme un cas particulier de la distinction plus générale entre une représentation relative à un contexte (un contexte imaginaire, dans le cas particulier en question) et une représentation de polyadicité supérieure résultant de la première par un processus de "réflexion" consistant à représenter explicitement le contexte de la représentation initiale (3.3.1).3. 3 De la perception/action à la cognition
3.3.1 Dynamique cognitive et polyadicité variable des représentations mentales (Récanati, Dokic)Selon un point de vue traditionnel, toute pensée entièrement analysée qui porte sur un objet est dite représenter cet objet. Par contraste, Perry a développé la notion de pensée sans représentation. Il s'agit de pensées ou de représentations qui concernent des objets dont certains ne sont pas explicitement représentés par le sujet (constituants inarticulés). Perry introduit cette notion entre autres pour rendre compte de phénomènes cognitifs dans lesquels un réseau d'inférences (ou de proto-inférences) de la perception à l'action s'articule autour d'une constante environnementale sans que celle-ci ait besoin d'être articulée par le sujet. Dokic travaille sur la question des relations entre la notion de représentation non-conceptuelle et celle de pensée non entièrement articulée et analyse les conditions de l'émergence d'une représentation objective articulée à partir de représentations plus primitives engageant des constituants inarticulés.
La notion de constituant inarticulé a été reprise dans le cadre d'une théorie plus générale du contexte (Barwise, Récanati). Selon cette théorie, les représentations mentales dépendent du contexte pour leur contenu, un peu comme les expressions indexicales des langues naturelles. Pour représenter cette dépendance contextuelle, Récanati fait l'hypothèse suivante, inspirée de la théorie des situations (cf. 1.1.1). Étant donné une représentation impliquant un prédicat à n places et une séquence de n arguments, le contenu de cette représentation peut être véhiculé aussi par une représentation de moindre polyadicité (n - 1), pourvu que l'un des arguments de la séquence initiale soit donné dans le contexte et que la représentation de moindre polyadicité lui soit "relativisée". En vertu de l'opération sémantique de relativisation, les traits pertinents du contexte n'ont pas besoin d'être eux-mêmes représentés pour affecter le contenu d'une représentation. Au moyen de cette opération on peut représenter formellement de nombreux phénomènes relevant de ce qu'on appelle la projection mentale et aussi certains phénomènes de focalisation. On peut aussi définir une opération inverse de réflexion qui revient à accroître la polyadicité d'une représentation en en représentant explicitement le contexte.
La polyadicité variable des représentations mentales et la dynamique cognitive sous-jacente permettent de distinguer et d'articuler des niveaux de représentation, depuis le niveau primaire, égocentrique, lié directement à la perception et à l'action, jusqu'aux pensées de second ordre caractéristiques de la réflexion consciente.
Cette théorie a de nombreuses applications virtuelles, tant du côté psychologique que du côté linguistique. En outre, elle rejoint les efforts faits par un groupe de logiciens et d'informaticiens (aux USA et en Italie notamment) pour "formaliser le contexte" à partir d'idées analogues.3.3.2 Expérience et réflexivité (Dokic, Pacherie, Récanati, de Vignemont)
Plusieurs auteurs ont souligné la réflexivité ou sui-référence de certains types de contenus mentaux et d'expériences: perception, intention, souvenir, expérience corporelle, expérience de l'action, etc. Ainsi, en ce qui concerne le souvenir, il faut rendre compte de la distinction entre souvenirs épisodiques (ou autobiographiques) et souvenirs factuels (ou sémantiques). Les premiers ont, contrairement aux seconds, un rapport immédiat et interne à une expérience passée particulière. En ce qui concerne l'expérience corporelle, il faut rendre compte de la distinction entre percevoir une douleur "de l'extérieur" (par le sens externe) et la ressentir "de l'intérieur" (par le sens interne). En ce qui concerne l'action, nous avons la capacité de percevoir certaines de nos actions "de l'intérieur", mais cette perception ne semble pas être assimilable à une forme d'introspection, qui convient mieux aux attitudes propositionnelles. Il convient de s'interroger sur l'origine de cette réflexivité dans les différents cas envisagés. Dans quelle mesure peut-on la rattacher au contenu de ces états et au caractère indexical ou déictique des représentations qu'ils mettent en jeu? Si la sui-référence des contenus s'étend au delà de l'indexicalité stricto sensu, il faut envisager qu'elle soit due à la structure du mode sous lequel le contenu est présenté plutôt qu'au contenu proprement dit. Cela reviendrait à distinguer dans l'analyse de ces actes un contenu étroit (non réflexif) et un contenu large (incorporant la contribution du mode, et l'élément sui-référentiel qui va avec). Resterait alors à expliquer l'élément de sui-référentialité apporté par chacun des modes très divers qui semblent effectivement comporter cet élément: qu'y a-t-il de commun à tous ces modes? Comment la relation de l'"objet" d'une expérience interne à l'expérience même qui le dévoile peut-elle être constitutive d'une forme irréductible de réflexivité?
3.3.3 Concepts indexicaux (Récanati)
Certaines représentations mentales ressemblent aux phrases indexicales des langues en ce qu'elles incluent comme constituants des concepts indexicaux. Les concepts indexicaux (par exemple, les concepts démonstratifs) sont des fichiers mentaux tributaires d'une relation contextuelle au référent, relation en vertu de laquelle le sujet est en mesure de recevoir des informations en provenance du référent. Ces fichiers mentaux sont "provisoires" ou "instables" en ce sens qu'ils cessent d'exister lorsque la relation informationnelle est rompue. Ils établissent un pont entre le système égocentrique (perception/action) et le système "encyclopédique" correspondant aux concepts stables et à la mémoire sémantique.
L'hypothèse nouvelle que Récanati est en train d'explorer concerne la possibilité de généraliser la notion de concept indexical, de façon que la stabilité d'un concept ne soit plus qu'une question de degré. Une première étape dans ce travail consiste à traiter comme concepts indexicaux les concepts recognitionnels, qu'ils soient singuliers (comme sont les concepts que nous associons aux noms propres de nos familiers) ou généraux (par exemple les concepts d'espèce naturelle: éléphant, tulipe, etc.). Une seconde étape consiste à traiter comme indexicaux les concepts déférentiels, qui sont liés non plus à la perception mais à la communication (4.1.3).3.3.4 Niveaux de représentation et justification externaliste (Dokic, Pacherie, Proust)
Une approche globalement naturaliste de l'esprit semble appeler une conception externaliste tant de la justification épistémique que de la justification pratique. Selon cette conception, des faits objectifs, extérieurs au système de croyances du sujet peuvent contribuer à convertir un jugement en connaissance (ou en opinion justifiée) ou à justifier une action. Sur le plan épistémique, cette conception s'oppose à diverses formes d'internalisme épistémologique, qui soutiennent qu'une croyance ne peut recevoir de garantie épistémique que d'un autre état mental propositionnel (Sellars, Davidson, McDowell). Une conception externaliste de la connaissance semble également s'imposer pour rendre compte du phénomène d'immunité à l'erreur d'identification présenté par de nombreux états mentaux. Si je sais par introspection que mes jambes sont croisées, il semble que je ne puisse pas normalement me demander si la personne dont je sens les jambes croisées est bien moi. Mon expérience semble justifier le jugement que mes jambes sont croisées même si aucun constituant de la scène perçue ne doit être identifié au moyen du pronom de la première personne ("je"). Sur le plan pratique, il semble que les complexes de désirs et de croyances associés aux intentions préalables puissent au mieux rationaliser une tentative d'effectuer une action d'un certain type (que celle-ci soit réussie ou non). Or il faut encore rendre compte du passage de l'intention d'effectuer une action d'un certain type à la production d'un acte particulier dans des circonstances données, autrement dit, rendre compte de la forme particulière que va prendre la tentative. Une telle explication fait intervenir des représentations dont le format n'est pas propositionnel. Pour rendre compte de ces phénomènes, les chercheurs du groupe développent une épistémologie à deux niveaux. Le premier niveau est constitué des transitions naturelles que le sujet effectue entre des perceptions, des croyances et des actions. Le second niveau concerne la justification proprement dite, qui est un acte réflexif d'explication que le sujet effectue pour rendre compte de ce qu'il fait (théoriquement et pratiquement).
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