2. NATURE ET ROLE DES CONTENUS MENTAUX - détails
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Chercheurs concernés: Bourgeois-Gironde, Casati, Descombes, Dokic, Engel, Jacob, Kistler, Pacherie, Proust, Récanati, Sperber, Tiercelin
Cette rubrique est consacrée à la clarification de certains problèmes épistémologiques impliqués dans la querelle classique sur le dualisme méthodologique entre les "sciences de l'esprit" et les "sciences de la nature". Les sciences de l'homme et de la société étudient notamment les conditions sociales, culturelles et institutionnelles grâce auxquelles des paroles, des textes et des documents sont énoncés, publiés et interprétés. Elles étudient aussi les effets des pratiques sociales sur le contenu des représentations individuelles et collectives et les effets des représentations sur les actions humaines. En conférant aux représentations et à l'interprétation un rôle explicatif déterminant sans équivalent dans les sciences de la nature, les sciences de l'homme et de la société créent-elles entre elles et les sciences de la nature un hiatus infranchissable? Quelle est la différence exacte entre les explications dans les sciences de l'homme et de la société et dans les sciences de la nature? Comment les premières s'articulent-elles sur les secondes? Les phénomènes humains peuvent-ils faire l'objet d'une analyse causale? Leur connaissance doit-elle emprunter la voie d'une compréhension et d'un mode d'explication sui generis?
Les chercheurs de l'équipe ont la conviction méthodologique que pour aborder ces problèmes, il convient d'effectuer une analyse détaillée de la nature des représentations mentales. Dans ce but, ils proposent d'exploiter les ressources des sciences cognitives. Celles-ci étudient en effet par des moyens théoriques et expérimentaux les mécanismes de formation et de transformation des représentations mentales et leurs formes d'expression (notamment linguistiques).
Les sciences cognitives épousent dans leur pratique une conception à la fois naturaliste et individualiste des représentations mentales, qu'elles traitent comme des entités physiques - par exemple, comme des événements cérébraux ou des propriétés de cerveaux individuels. Si les représentations mentales sont des événements neurologiques ou cérébraux, elles sont capables d'entrer dans des relations causales ordinaires, du même type que celles qui caractérisent les événements naturels. Mais que l'étude expérimentale et théorique des processus cognitifs soit nécessaire n'implique pas qu'elle suffise à élucider tous les aspects des représentations mentales, ni même à établir la légitimité de la conception naturaliste et individualiste des représentations mentales. Ce qui distingue en effet les représentations mentales d'autres entités neurophysiologiques - ce qui est caractéristique des représentations mentales en tant que représentations - c'est qu'elles ont un contenu, des propriétés sémantiques, ou ce que Brentano nommait une "intentionnalité". Un concept, par exemple, s'applique à des objets et à des propriétés exemplifiées dans l'environnement. Une représentation peut viser un objet. Une croyance est vraie si elle représente un fait et fausse si l'état de choses représenté n'est pas réalisé. Un désir représente un état de choses non réalisé, possible ou impossible.
Dans le but de clarifier les problèmes du dualisme épistémologique entre les sciences de l'esprit et les sciences de la nature, les chercheurs de l'équipe ont le projet d'examiner les fondements de la conception naturaliste et individualiste des représentations mentales. Ils se demanderont en particulier si l'intentionnalité peut être "naturalisée" ou si, au contraire, le hiatus entre les entités douées de contenu sémantique et celles qui en sont dépourvues est irréductible. Dans la présente rubrique sont regroupés les projets ayant trait à la nature du contenu conceptuel. Quatre problèmes fondamentaux retiendront plus spécialement l'attention des chercheurs, dont trois sont intimement liés les uns aux autres et constituent un défi majeur pour une conception naturaliste et individualiste des représentations mentales: le holisme sémantique (ou "cercle herméneutique"), la normativité sémantique et l'externalisme. Le quatrième problème concerne l'extension de la conception naturaliste et individualiste des représentations mentales à la dimension subjective, qualitative et phénoménologique de l'expérience consciente.
a) Selon le principe du holisme sémantique, la conceptualité est une propriété globale d'un système de symboles: en vertu de leurs contenus, les concepts forment des réseaux. Une créature ne peut donc maîtriser un concept sans maîtriser un réseau entier à l'intérieur duquel les différents concepts sont unis entre eux par des relations ou des règles inférentielles. Le holisme sémantique est souvent appelé "cercle herméneutique" parce qu'il constitue une pierre d'achoppement pour toute tentative naturaliste visant à énoncer des conditions non conceptuelles sur la possession d'un concept.
b) Selon le principe de la normativité du contenu, les réseaux de concepts et les systèmes de croyances obéissent à des exigences normatives de rationalité (dont, par exemple, la cohérence). Or, la rationalité est une propriété normative qui semble sans contrepartie dans le monde physique, chimique et biologique. Si les propriétés sémantiques sont des propriétés normatives, alors la conception naturaliste des représentations mentales peut être soupçonnée de commettre un "sophisme naturaliste".
c) Selon le principe de l'externalisme, de même que le sens d'une inscription symbolique n'est pas une propriété intrinsèque du symbole, de même le contenu d'une représentation mentale n'est pas l'une de ses propriétés intrinsèques. La capacité de former des représentations mentales ne dépend pas seulement des ressources psychologiques "étroites" d'un individu: le contenu d'une représentation dépend de relations (ou de corrélations) entre le cerveau de l'individu et des propriétés exemplifiées dans son environnement physique, chimique et biologique. Selon que l'accent est mis ou non sur sa dimension sociale, l'externalisme soulève deux problèmes fondamentaux pour la conception naturaliste et individualiste des représentations mentales.
o L'externalisme rend énigmatique le rôle causal du contenu mental: si le contenu est une propriété relationnelle ou extrinsèque d'une représentation et si seules les propriétés intrinsèques d'une représentation sont causalement efficaces, alors ce que pense un individu ne peut pas expliquer causalement ce qu'il fait. En un mot, le contenu risque d'être privé d'efficacité causale dans le processus par lequel la représentation mentale contribue à produire un geste corporel. Sur ce point, les chercheurs de l'équipe ont déjà proposé des éléments de réponse dans certains ouvrages publiés.
o De surcroît, en raison du rôle de la communication verbale dans la formation de certaines représentations propositionnelles (4.1.3), ce que pense un profane peut manifestement dépendre du savoir des membres spécialisés de sa communauté. Si les normes sémantiques découlent des pratiques linguistiques en vigueur dans une communauté, alors la normativité sémantique elle-même a une origine sociale. En effet, selon l'externalisme social, l'appartenance d'un individu à sa communauté est constitutive de sa capacité à suivre des règles. L'externalisme social menace donc la conception individualiste des représentations mentales.
d) Outre son versant représentationnel, l'esprit humain possède aussi un versant subjectif, qualitatif ou phénoménologique. Outre les "attitudes propositionnelles" caractérisées par une attitude à l'égard d'un contenu propositionnel (comme les connaissances, les croyances, les espoirs, etc.), un esprit humain contient aussi des expériences conscientes - ou qualia - qui ont une phénoménologie qu'on ne peut éprouver qu'à la première personne. Ces dimensions subjective, qualitative et phénoménologique de l'expérience consciente constituent un quatrième défi pour la conception naturaliste et individualiste des représentations mentales.
2.1 Normativité des contenus conceptuels (Engel, Jacob, Lorne, Pacherie, Proust)o UNE APPROCHE NATURALISTE DE LA NORMATIVITE SEMANTIQUE
Dans Naturaliser l'intentionnalité, Comment l'esprit vient aux bêtes et Pourquoi les choses ont-elles un sens?, Jacob, Pacherie et Proust ont commencé à aborder systématiquement ces questions du point de vue naturaliste. Ils ont l'intention de poursuivre leur investigation en essayant de comprendre en termes naturalistes la normativité des propriétés sémantiques des représentations. Cette normativité sémantique est souvent invoquée à l'appui de la thèse selon laquelle la perspective d'une compréhension naturaliste de l'esprit humain est vouée à l'échec: en effet, si les propriétés sémantiques sont des propriétés normatives, alors envisager la réduction des propriétés sémantiques à des propriétés naturelles non normatives des représentations mentales reviendrait à commettre un "sophisme naturaliste". Pour des philosophes qui cherchent à naturaliser les propriétés sémantiques, il existe deux stratégies possibles: une stratégie "déflationniste" et une stratégie "réductionniste". La première stratégie consiste à soutenir que les propriétés sémantiques ne sont qu'apparemment (et non pas réellement) normatives en faisant valoir qu'une propriété non normative peut avoir des conséquences ou des implications normatives. La seconde stratégie consiste à faire valoir qu'il existe une normativité non sémantique plus fondamentale que la normativité sémantique. Le propre de l'approche téléosémantique du contenu mental consiste à mettre en lumière la normativité propre aux fonctions biologiques dans le but de réduire la normativité sémantique à la normativité non sémantique des fonctions biologiques. Les chercheurs de l'équipe ont le projet d'explorer les difficultés rencontrées par la première stratégie et d'exploiter les ressources des conceptions informationnelle et "téléosémantique" du contenu mental qui ont été sollicitées dans l'élucidation d'autres dimensions du contenu mental (dont l'opacité référentielle et la possibilité de l'erreur représentationnelle).o CONTENUS LOGIQUES ET EPISTEMOLOGIE
Une question importante dans la philosophie des contenus mentaux est celle de savoir quelle place accorder aux contenus impliquant des concepts logiques ("et", "ou", "ne..pas", "quelque", "tous", etc.) et aux propriétés inférentielles de ces contenus. Deux théories principales s'opposent à ce sujet: celle qui individualise ces contenus par leurs conditions de vérité, et celle qui les individualise par leurs "rôles inférentiels" dans les raisonnements. Engel s'intéresse aux théories du second type, et à la question, fort débattue dans la philosophie du langage et de l'esprit contemporaine, de savoir s'il existe, associé à tout concept ou "constante" logique, un nombre de règles d'inférences constitutives. Cette question est étroitement liée à la question traditionnelle en épistémologie de la logique de savoir si l'on peut isoler ces règles d'inférence et considérer les contenus logiques comme "analytiques" ou a priori, thèse contestée par des auteurs comme Quine qui rejettent la distinction entre énoncés analytiques et énoncés synthétiques au nom d'une forme de holisme sémantique. (Généralisée aux concepts en général, logiques ou non logiques, une "sémantique des rôles conceptuels" ou inférentiels, du type de celles proposées par des auteurs comme Sellars, Harman, Block, Brandom, ou Peacocke se heurte également à l'objection basée sur le holisme.) Une hypothèse est qu'il existe une forme de connaissance a priori, fondée non pas sur des notions traditionnelles comme celles d'intuition ou de vérité purement linguistique, mais sur la notion de normes cognitives associées aux concepts logiques. Selon cette hypothèse, il existe une forme de normativité épistémique, qui ne se laisse pas réduire à des caractéristiques naturelles et causales des représentations conceptuelles logiques, mais qui est cependant étroitement associées à elles. Ces questions peuvent être explorées en relation aux théories contemporaines en psychologie du raisonnement déductif et inductif. Selon Engel, ce programme est de nature à renouveler les approches traditionnelles en épistémologie de la logique, en épistémologie générale, mais aussi la question de la normativité des contenus logiques.2.2 Le cercle herméneutique (Descombes, Dokic, Jacob, Pacherie, Proust, Récanati)
o PSYCHOSEMANTIQUE ET NATURE DES CONCEPTS
A la différence du contenu non conceptuel des représentations motrices et des représentations perceptives, le contenu conceptuel des représentations propositionnelles doit satisfaire la contrainte du holisme sémantique: en vertu de leurs contenus, les concepts sont reliés les uns aux autres par des règles inférentielles. Autrement dit, maîtriser un concept, c'est maîtriser son rôle dans un système de règles inférentielles. L'un des grands défis auxquels doit répondre toute approche naturaliste des représentations propositionnelles est de savoir si les principales approches psychosémantiques du contenu conceptuel - la sémantique informationnelle et la conception téléosémantique du contenu conceptuel - sont compatibles avec une sémantique des rôles inférentiels. Une psychosémantique naturaliste peut-elle avoir deux composantes: une composante référentielle, vériconditionnelle, de type informationnel, et une composante inférentielle? Une sémantique duale composée d'un contenu "large" et d'un contenu "étroit" peut-elle être naturaliste? Les chercheurs de l'équipe qui se posent ces questions étudieront la possibilité de trouver une voie médiane entre l'"atomisme sémantique" et le holisme sémantique et ils utiliseront à cette fin les outils d'analyse mis au point par les psychologues du développement cognitif qui se réclament du programme dit de "la spécialisation des domaines cognitifs". Selon ce programme, la cognition humaine serait constituée d'un ensemble de domaines conceptuels: la faculté de langage, la physique naïve, la géométrie naïve, l'arithmétique naïve, la psychologie naïve (Baillargeon, Carey, Spelke, Keil, Leslie). De surcroît, ils examineront l'ensemble des arguments en faveur du holisme sémantique radical. Ils évalueront notamment la condition (admise par Davidson) selon laquelle seul un agent capable d'opérer une révision rationnelle de ses représentations du monde peut se voir attribuer des croyances authentiques. Cette condition, qui subordonne la possession de croyances à la possession du concept de croyance ou la maîtrise de concepts à la possession du concept de concept, peut à bon droit paraître excessive.o DYNAMIQUE DES CROYANCES
Plusieurs courants récents en philosophie de l'esprit et en épistémologie formelle étudient non seulement les propriétés représentationnelles et fonctionnelles des croyances mais aussi leur dynamique. Ces théories analysent les manières dont les agents changent leurs croyances, et formulent les conditions de la révision rationnelle de croyance, selon des modèles qui empruntent tantôt les ressources de la théorie des probabilités et de la décision bayésienne tantôt celles de la sémantique formelle des mondes possibles (Stalnaker, Levi, Gardenförs). Ces théories ont des aspects logiques et normatifs, mais également descriptifs et psychologiques. Engel s'intéresse à la question de savoir dans quelle mesure les changements de croyance sont associés à la fois à des facteurs pragmatiques et contextuels, mais aussi à des révisions induites par la rationalité pratique des agents. A cet égard, l'hypothèse selon laquelle il pourrait exister des composantes motivationnelles dans la formation et dans la révision des croyances mérite d'être explorée. Elle conduit à distinguer la composante fonctionnelle et dispositionnelle des croyances d'une composante plus active, que l'on peut rattacher à des notions comme celle de jugement, d'acceptation, ou de formation d'hypothèse. Plus généralement, quelles sont les relations entre les propriétés du raisonnement théorique et cognitif et les propriétés du raisonnement pratique, et entre la rationalité théorique et la rationalité pratique? Quels liens existent entre les normes du jugement pratique et celles du jugement théorique?o LE REALISME MENTAL ET L'EXPLICATION DE L'ACTION
Toute explication causale du comportement intentionnel d'un agent repose sur deux catégories de représentations propositionnelles: les croyances qui représentent conceptuellement des faits (ou le monde tel qu'il est) et les désirs ou les buts qui représentent conceptuellement des états de choses non réalisés (ou le monde tel qu'il devrait être aux yeux de l'agent). Le holisme sémantique fait peser une menace sur le rôle du contenu conceptuel dans l'explication causale de l'action parce qu'il menace de rendre le contenu conceptuel des croyances et des désirs indéterminé ou insuffisamment déterminé. Dans cette partie du projet, les chercheurs de l'équipe essaieront de dissiper la menace que le holisme sémantique fait peser sur la détermination du contenu conceptuel. Dans ce but, ils proposeront une distinction hypothétique entre des croyances et des désirs élémentaires ou intuitifs et des croyances et des désirs réflexifs. Selon cette hypothèse, le contenu conceptuel des premiers est enraciné dans des contenus non conceptuels. Ils examineront ainsi l'ancrage du contenu conceptuel des désirs primitifs et des croyances intuitives ou élémentaires dans le contenu non conceptuel des représentations mentales perceptives et motrices. Ils étudieront notamment le contenu des désirs de re manifestement dirigés vers des objets perceptivement saillants de l'environnement. Ils étudieront aussi le contenu de certaines croyances intuitives élémentaires qui se manifestent de manière attestable dans des attentes de l'agent. Ils font l'hypothèse que ces désirs simples et ces croyances intuitives possèdent un contenu dont la détermination est indépendante de la faculté de langage. Dans cette partie du programme, ils appuieront leurs hypothèses sur l'examen des résultats obtenus en psychologie du développement par les techniques de la mesure de la durée du regard chez le bébé humain.2.3 Intentionalité et perception
2.3.1 Dimensions intentionnelles et qualitatives du contenu perceptif (Casati, Dokic, Jacob, Pacherie, Proust, de Vignemont)Les phénomènes perceptifs font intervenir conjointement une dimension intentionnelle (ou représentationnelle) et une dimension qualitative, subjective ou phénoménologique. Dans une perspective naturaliste, il est essentiel d'expliciter la nature des relations et des dépendances entre ces deux sortes d'aspects. La dimension phénoménale ou qualitative de l'expérience perceptive est-elle indépendante de la dimension représentationnelle? Manifestement, si la dimension qualitative, phénoménologique et subjective de l'expérience perceptive est complètement indépendante de la dimension représentationnelle, alors les progrès dans le programme de la naturalisation de l'intentionnalité ne seront pas en eux-mêmes des progrès dans la compréhension naturaliste de la dimension qualitative, phénoménologique et subjective de l'expérience perceptive. La blindsight (vision résiduelle) et l'existence de prothèses sensorielles fondées sur la substitution intermodale semblent attester l'indépendance de la dimension qualitative de l'expérience visuelle par rapport au contenu représentationnel ou informationnel de la perception visuelle. L'une des stratégies dont dispose le projet de compréhension naturaliste de l'esprit est la stratégie représentationaliste selon laquelle tous les faits mentaux - y compris les faits qualitatifs - sont des faits représentationnels. Une première option consiste à subordonner la dimension phénoménale de l'expérience à l'aptitude à former des représentations conceptuelles d'ordre supérieur des état perceptifs. Une seconde option consiste à réduire la dimension phénoménale de l'expérience perceptive à une forme de contenu non conceptuel ou préconceptuel. Les chercheurs de l'équipe explorent ces deux options.
L'une des hypothèses que les chercheurs veulent mettre à l'épreuve est que le fossé apparent entre les aspects qualitatifs et informationnels de la perception peut être considérablement réduit si l'on prend en considération (a) l'appauvrissement informationnel qui va de pair avec l'absence d'expérience consciente, (b) la perte de rôle fonctionnel induit par cet appauvrissement informationnel des états perceptifs et (c) le rôle de la dynamique sensori-motrice propre à chaque modalité sensorielle dans la définition des aspects qualitatifs spécifiques d'une expérience perceptive dans cette modalité. Les chercheurs souhaitent également envisager les conséquences d'un abandon pur et simple de la stratégie représentationnaliste: au lieu d'espérer réduire les faits qualitatifs à des faits représentationnels, il s'agirait alors de les accepter comme primitifs. Le programme de naturalisation pourrait dans ce cas être sauvegardé par une identification des faits qualitatifs à des faits physiques.2.3.2 Langage, percepts et concepts spatiaux (Bullot, Casati, Dokic, Jacob)
Comparés aux autres animaux, les êtres humains adultes font preuve d'une très grande flexibilité dans leurs comportements de navigation: grâce notamment à leur faculté de langage, ils sont capables de résoudre des problèmes posés par des tâches de navigation en employant des artefacts aussi complexes que les directions verbales, le compas, la boussole et les cartes géographiques. Certaines études de psychologie cognitive récentes menées par Spelke et collaborateurs ont démontré que dans une tâche de réorientation spatiale, les enfants humains de deux ans sont capables d'exploiter les indices purement géométriques présents dans leur environnement. En revanche, à la différence des adultes humains, les enfants de deux ans sont incapables d'exploiter des indices non géométriques (comme la couleur d'un mur) pour lever l'indétermination inhérente aux informations purement géométriques. Ces recherches suggèrent qu'il existe une corrélation entre l'aptitude des enfants de cinq-six ans à produire les prédicats de leur langue maternelle exprimant des propriétés spatiales "à gauche de" et "à droite de" et l'accroissement de leur faculté de combiner des informations purement géométriques et des informations non géométriques dans une tâche de réorientation. Spelke et collaborateurs ont récemment montré que l'interférence entre une tâche de répétition verbale et une tâche de réorientation spatiale peut contribuer à faire décroître notablement l'aptitude des adultes humains à combiner l'information géométrique et l'information non géométrique requise pour résoudre une tâche de réorientation spatiale.
Ces résultats de la recherche psychologique récente suggèrent, premièrement, que la cognition humaine contient un système modulaire (encapsulé) de traitement de l'information purement géométrique, et deuxièmement, que l'acquisition du langage est une source fondamentale d'accroissement de la flexibilité des ressources cognitives permettant de résoudre des tâches de navigation. L'une des manières d'élucider la contribution de la faculté de langage à la flexibilité des comportements de navigation humains consisterait à supposer que la présence de la faculté de langage permet de faire la transition entre les représentations modulaires perceptives des propriétés géométriques de l'environnement et des représentations conceptuelles dans lesquelles sont liées des informations provenant de différents systèmes modulaires de traitement de l'information (notamment géométrique et non géométrique). Les chercheurs de l'équipe ont le projet d'examiner cette hypothèse et ses conséquences. Ils se poseront également la question de savoir comment le langage lui-même pourrait permettre d'opérer la combinaison entre des informations géométriques et non géométriques en provenance de modules différents si cette combinaison n'était pas déjà préalablement effectuée par un système conceptuel de représentation sous-jacent à son expression linguistique.2.3.3 Les couleurs: qualités secondes et pensées indexicales (Bourgeois-Gironde, Casati)
Les couleurs posent des problèmes traditionnels à la défense d'une ontologie réaliste. Une conception réaliste des couleurs les fait apparaître comme des propriétés situées dans le monde et auxquelles certains appareils de perception sont sensibles. Ce réalisme ne doit pas exclure un deuxième fait au sujet des couleurs: elles sont des qualités phénoménales de l'expérience. Un classement des objets qui possèdent réellement ces couleurs peut de plus s'effectuer à partir de cet aspect qualitatif et subjectif de l'expérience. Ce travail s'inscrit dans un cadre que l'on peut caractériser comme celui des "ontologies subjectives". Les couleurs sont des expériences que nous situons dans un espace en trois dimensions à la surface des objets ou dans l'espace physique en général. A ce titre ce travail rejoint les travaux d'ontologie formelle et descriptive qui ont été depuis quelques années consacrés aux surfaces, aux sons, et aux qualités en général. Les couleurs peuvent également servir de paradigme à l'analyse des rapports entre pensées indexicales et qualités secondes, d'un côté, et propriétés et objets physiques, de l'autre. Elles permettent d'illustrer la manière dont les représentations sensorielles véhiculent habituellement des informations sur les objets environnants, ou encore les raisons qui font que nous situons les douleurs dans ou sur notre corps.
2.4 Externalisme et causalité
2.4.1 Externalisme et déférence (Récanati)Depuis le milieu des années soixante-dix, les philosophes du langage et de l'esprit ont élaboré une théorie de la "déférence" qui a profondément renouvelé les perspectives tant en sémantique qu'en philosophie de l'esprit. Le point de départ est fourni par les recherches de Hilary Putnam sur la "division du travail linguistique" qui permet à chaque membre de la communauté de profiter des ressources conceptuelles des autres membres (et en particulier des "experts"). Putnam a introduit l'idée de déférence pour rendre compte de la sémantique des termes d'espèce naturelle et de la continuité entre le sens commun et la science. Mais l'idée a été ensuite généralisée, et la position dominante depuis lors est l'externalisme: l'idée que le contenu sémantique des représentations mentales ne dépend pas seulement des ressources cognitives individuelles des agents mais, pour une large part, des ressources cognitives distribuées dans l'environnement tant physique que social.
Se fondant sur une remarque de Chomsky, selon qui le phénomène déférentiel doit se refléter au niveau même de la cognition individuelle, Récanati fait l'hypothèse qu'il existe une classe particulière de concepts, les "concepts déférentiels", qui dépendent du langage et jouent un rôle crucial dans l'apprentissage et la transmission des croyances au sein de la collectivité. Dans cette perspective, le langage n'est pas seulement un mode d'expression et de communication des représentations mentales, il est aussi la source d'un type particulier de représentations mentales. Les concepts déférentiels sont, selon Récanati, une sous-classe de concepts indexicaux (3.3.3) et, comme ces derniers, ils sont susceptibles d'une évaluation sémantique en deux étapes: le "caractère" (au sens de Kaplan) et le contenu vériconditionnel. Dans ce cadre théorique, on peut expliquer la transmission linguistique des croyances sans postuler une discontinuité au niveau du contenu des représentations au long de la chaîne de transmission, quand bien même certains des individus servant de relais emploient les mots de façon "déférentielle" et sans compréhension véritable (4.1.3).2.4.2 Contenu et causalité mentale (Dokic, Jacob, Kistler)
Pour qui veut comprendre le rôle que joue le contenu d'une représentation mentale dans l'explication causale d'un comportement intentionnel, deux problèmes se posent: le problème de l'externalisme déjà mentionné et le problème que Kim nomme le problème de l'"exclusion explicative". Dans les ouvrages de Proust, Comment l'esprit vient aux bêtes et de Jacob, Pourquoi les choses ont-elles un sens?, le problème soulevé par l'externalisme pour la causalité mentale a été traité de manière assez détaillée. Les chercheurs de l'équipe examineront sur de nouvelles bases le problème de l'exclusion explicative.
o L'EXCLUSION EXPLICATIVE
Si le contenu mental est une propriété physique d'ordre supérieur et non pas une propriété physique fondamentale d'une représentation, ne risque-t-il pas d'être privé d'efficacité causale par les propriétés physiques fondamentales de la représentation?
Dans son livre Causalité et lois de la nature, Kistler a exploité la distinction entre deux concepts de causalité: la relation causale entre événements et la relation de responsabilité causale entre des faits portant sur les événements. Les chercheurs de l'équipe envisagent de montrer que cette distinction peut contribuer à résoudre le problème de l'exclusion explicative: peut-on concilier la conviction intuitive selon laquelle les états mentaux sont efficaces dans les processus comportementaux lorsqu'ils contribuent à provoquer les mouvements corporels appropriés, avec la conviction physicaliste selon laquelle tout événement physique a une cause exclusivement physique, tout en évitant la conclusion selon laquelle les causes mentales ne font que dédoubler les causes physiques par une surdétermination systématique? Ils chercheront à mettre en parallèle la causalité mentale et la causalité impliquant des propriétés non mentales appartenant à des niveaux de complexité supérieure à celle des propriétés microphysiques. Ils font l'hypothèse selon laquelle un nombre en principe illimité de propriétés de différents niveaux de complexité peuvent simultanément intervenir dans autant de relations de responsabilité causale, toutes fondées sur une seule relation de causalité entre événements. La justification de cette hypothèse présuppose la clarification du rapport entre les propriétés de différents niveaux, notamment par rapport à la question de la réduction aux propriétés de niveau inférieur. Il pourrait s'avérer, grâce à la comparaison avec des cas de causalité sur deux niveaux physiques, que l'efficacité causale d'une propriété d'ordre supérieur est indépendante de sa réductibilité à des propriétés de niveau inférieur et dépend plutôt de l'existence de lois de la nature de niveau approprié. Les chercheurs de l'équipe envisagent de s'appuyer sur les travaux antérieurs de Kistler sur le concept de loi qui montrent que les lois de niveau supérieur - en particulier les lois psychologiques - ne sont pas, contrairement à une doctrine répandue, en vertu de leur faiblesse intrinsèque (à la différence des lois strictes de la physique fondamentale, elles ne seraient que des lois ceteris paribus), incapables de fonder l'efficacité causale de ces propriétés.o PROPRIETES MACROPHYSIQUES ET PROPRIETES PHYSIQUES D'ORDRE SUPERIEUR
Le philosophe J. Kim a soutenu que les propriétés physiques d'ordre supérieur sont généralement rendues causalement inefficaces par les propriétés physiques fondamentales qui les réalisent (argument de l'exclusion explicative). En réponse, on peut faire valoir qu'en vertu de cet argument, toutes les propriétés macrophysiques (géologiques, biologiques, etc.) devraient être privées d'efficacité causale par des propriétés microphysiques fondamentales. Les chercheurs de l'équipe ont pour projet d'évaluer la thèse de Kim selon laquelle cette réponse repose sur une confusion entre deux sortes de relations. (Selon Kim, la relation entre une propriété physique d'ordre supérieur et une propriété physique fondamentale qui la réalise doit être distinguée de la relation entre une propriété macrophysique et une propriété microphysique. Une propriété microphysique et une propriété macrophysique peuvent être exemplifiées par des entités différentes, mais une propriété physique d'ordre supérieur et une propriété physique fondamentale qui la réalise sont toujours exemplifiées par la même entité.)
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