1. LANGAGE, COMMUNICATION ET COGNITION - détails

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1.1 Philosophie de la logique et du langage, sémantique formelle

1.1.1 Modalités, situations et contenus relativisés (Bourgeois-Gironde, Dokic, Récanati, Stojanovic)

o LA NOTION DE MODALITE PEUT-ELLE ETRE GENERALISEE?
Un groupe de chercheurs s'intéresse aux fondements de la logique modale et à l'idée que la vérité d'une proposition est relative à une circonstance d'évaluation (un "monde"): cette idée peut-elle être généralisée, comme le fait par exemple la logique temporelle? Y a-t-il des contenus temporellement neutres, comme il y a des contenus modalement neutres? Jusqu'où peut-on aller dans cette voie? En particulier, peut-on considérer un prédicat comme un contenu complet (une "proposition") évalué relativement à l'objet qu'on lui donne pour argument? Sur le plan philosophique, il s'agit de reprendre et d'approfondir les débats qui ont opposé notamment Arthur Prior, Gareth Evans et Michael Dummett sur la légitimité de la logique temporelle; sur le plan technique, la généralisation de la perspective modale doit être comparée avec la sémantique des situations (voir le paragraphe suivant) d'une part, et les tentatives de "formalisation du contexte" chez certains logiciens et spécialistes d'intelligence artificielle d'autre part. La notion de contenu propositionnel relativisé qui est commune à toutes ces approches peut-elle jouer le rôle de "contenu cognitif", et si oui, est-on conduit à abandonner l'idée aujourd'hui commune que ce n'est pas le contenu propositionnel mais le "caractère" (character chez Kaplan) qui, dans une sémantique bidimensionnelle appropriée à l'étude des indexicaux, joue le rôle de contenu cognitif? (voir 1.5.1 ci-dessous)

o THEORIE DES SITUATIONS
En ce qui concerne la théorie des situations, Récanati s'est engagé dans l'élaboration d'une version particulière de cette théorie et entend poursuivre ce travail de fond, avec l'aide d'autres membres de l'équipe, dans les années à venir. L'idée centrale est que les énoncés font référence à une situation et expriment une proposition présentée comme vraie de cette situation. Le contenu sémantique d'un énoncé n'est donc pas une proposition au sens traditionnel, mais une paire ordonnée constituée par une situation et une proposition. Dans ce cadre théorique, on peut espérer résoudre bien des problèmes difficiles de sémantique, mais la théorie elle-même demande, pour être développée convenablement, une révision de nombreux présupposés communément acceptés tant en sémantique linguistique qu'en philosophie de la logique. Des questions délicates d'ontologie interviennent également dans le développement de la théorie des situations, à laquelle Récanati a déjà consacré plusieurs articles et chapitres de livres.

1.1.2 Noms vides et noms de fiction (Ludwig, Pelletier, Récanati)

o FICTIONALITE ET ANAPHORE: LES REFERENTS DE DISCOURS
Les noms fictionnels et, plus généralement, les expressions référentielles dénuées de référent posent un problème évident pour la théorie de la référence directe. Plusieurs théories de la référence dans la fiction sont en compétition en philosophie du langage. Or les problèmes qui se posent dans ce domaine ressemblent à ceux dont traitent les sémanticiens lorsqu'ils abordent des phénomènes comme l'anaphore discursive ou la subordination modale. D'où l'idée de comparer systématiquement les options en jeu dans les deux domaines, afin de les éclairer mutuellement. Il apparaît ainsi que plusieurs approches globales sont en compétition: l'une, proche de la théorie de la référence directe, utilise une notion de "simulation" ou de "faire-semblant" pour traiter les noms fictionnels, les noms descriptifs, voire, peut-être, l'anaphore et les définis, sans remettre en question la théorie de la référence directe. Loin d'être ad hoc, la notion de simulation qui intervient ici est celle dont il semble qu'on ait de toute façon besoin pour rendre compte d'un grand nombre de phénomènes cognitifs (voir le thème transversal "Simulation"). Une autre approche, plus dans l'esprit de la sémantique cognitive et des recherches linguistiques et psychologiques sur la compréhension narrative, ajoute un niveau "cognitif" de représentation entre les termes singuliers et les référents; ce niveau peut être identifié à celui où l'on trouve les dossiers mentaux. La sémantique formelle utilise une notion analogue de "référent de discours", dont l'interprétation varie cependant d'un auteur à l'autre. Il y a là un domaine riche et vaste, mais où la confusion règne. Le projet consiste, avant tout, à clarifier les options et les enjeux.

o UNE THEORIE DE LA REFERENCE AUX ENTITES METAFICTIONNELLES
Une troisième approche, plus philosophique et liée aux travaux sur la logique modale, part de la thèse de l'existence des "possibilia" et repose sur l'idée que les personnages de fiction sont des entités abstraites auxquelles on peut faire référence. Selon la théorie causale de la référence des noms, c'est grâce à la médiation d'une chaîne causale entre l'objet nommé et les énonciations ultérieures du nom qu'un utilisateur vient à posséder une capacité à nommer l'objet en question. Comme les personnages de fiction sont des entités abstraites, ils n'occupent pas de position spatio-temporelle et sont donc causalement inertes. Le problème est alors celui d'expliquer la référence aux personnages de fiction. La solution qui va être recherchée est du type suivant: il existe des liens étroits entre les noms de personnages de fiction abstraits et les noms de personnes fictionnelles concrètes. En introduisant dans un texte des noms de personnes fictionnelles concrètes, les auteurs de fiction créent du même coup des entités culturelles abstraites traditionnellement appelées "personnages de fiction". Lorsqu'un critique littéraire commente un texte de fiction, il n'utilise plus les noms des personnes fictionnelles inexistantes, mais des homonymes pour les personnages de fiction existants, les noms de personnages de fiction étant "ancrés" sur les noms de personnes fictionnelles via le texte dans lequel ces derniers ont été introduits. C'est sur la base de ces relations d'homonymie et d'ancrage et, également, en amendant comme il se doit la théorie causale de la référence des noms, que l'on peut envisager d'expliquer la capacité de faire référence aux personnages de fiction. A long terme, l'explication de la manière dont on peut faire référence aux personnages de fiction pourrait ouvrir la voie à une théorie générale de la référence aux objets abstraits.

1.1.3 Traitements de l'hyperintensionalité (Ludwig, Récanati, Schlenker, Stojanovic)

Les opérateurs métareprésentationnels comme "Paul croit que" ont une particularité logique troublante qui empêche de les mettre sur le même plan que les opérateurs modaux ou temporels: ils sont hyperintensionnels, de sorte qu'on ne peut remplacer, dans la phrase enchâssée, une expression par une autre - fussent-elles synonymes - sans risquer de modifier la valeur de vérité de la phrase globale. Plusieurs attitudes sont envisageables face à ce problème. On peut déclarer ces énoncés hors de portée d'un traitement logique; on peut nier leur apparente intégrité syntaxique en les séparant en deux parties autonomes; on peut refuser d'accorder au préfixe le statut d'opérateur et le traiter plutôt comme un prédicat métalinguistique déguisé en opérateur; ou bien encore on peut se résoudre à admettre l'existence d'opérateurs sensibles à d'autres propriétés que le seul contenu sémantique des phrases enchâssées. Plusieurs membres de l'équipe se sont engagés dans cette dernière direction et essaient de ménager la possibilité d'opérateurs qui permettent de manipuler le "contexte" relativement auquel la phrase enchâssée est interprétée (Ludwig, Schlenker). Ces recherches débouchent naturellement sur l'étude de phénomènes bien connus comme l'emploi d'indexicaux non transposés dans le style indirect libre (voir 1.5.3). Une autre voie d'approche, que Récanati est en train d'explorer, consiste à traiter ces opérateurs métareprésentationnels comme des opérateurs intensionnels ordinaires, et à rendre compte de l'apparence d'hyperintensionalité en postulant des intrusions citationnelles de nature pragmatique au niveau de la phrase enchâssée. Dans cette perspective, il faut expliquer pourquoi de telles intrusions sont naturelles et attendues dans les contextes métareprésentationnels, mais cette explication elle-même relève de la pragmatique plutôt que de la sémantique.

1.1.4 Forme logique de la modification adverbiale (Casati, Dokic, Engel, Jacob, Ludwig, Kistler, Nicolas, Récanati, Schlenker)

Pour rendre compte de la validité d'un certain type d'inférence, Davidson, adaptant une suggestion de Reichenbach, a proposé de considérer qu'employer un verbe d'action revient à quantifier sur des événements: dire que Jean a couru, c'est dire qu'il existe, dans le passé, un événement de course dont Jean a été le protagoniste. Cette analyse est très largement acceptée en sémantique formelle, où elle a inspiré de nombreux développements qui ont amplement démontré sa fécondité. A l'origine, l'analyse davidsonienne s'opposait à une autre approche, fondée sur l'idée de polyadicité variable, qui n'a jamais été développée de façon satisfaisante. Plusieurs membres de l'équipe entendent reconsidérer le problème en cherchant des réponses aux questions suivantes:

o Peut-on (comme l'a proposé Parsons) étendre l'analyse davidsonienne aux verbes dénotant des états plutôt que des événements ou processus? Sur le plan ontologique, cela pose-t-il un problème, et si oui, cela ne remet-il pas en cause la légitimité de l'analyse davidsonienne? En posant cette question, les chercheurs font l'hypothèse suivante. De même que la recherche métaphysique sur les événements a été largement influencée par la sémantique formelle, il faut reconnaître la possible incidence des recherches métaphysiques sur la sémantique. Casati et Varzi ont dirigé une collection d'essais importants consacrés aux événements au cours des années 1970-1990, en visant en particulier les interactions entre sémantique et métaphysique. Dans l'introduction ils distinguent différents critères permettant de classer les théories des événements. Le but de ce travail est de mettre à la disposition du sémanticien des outils de classification extra-linguistiques (cognitifs et métaphysiques) qui peuvent fournir des critères lorsqu'il s'agit d'évaluer des théories sémantiques concurrentes. C'est dans ce cadre général que les chercheurs de l'équipe entendent mener l'examen critique de l'analyse davidsonienne et de ses extensions.

o Est-il nécessaire de rendre compte des inférences dont est parti Davidson au niveau de la forme logique des énoncés? Si on admet que notre concept d'action est tel qu'une action doit nécessairement se dérouler quelque part et à un certain moment, n'y a-t-il pas moyen de rendre compte des inférences caractéristiques de la modification adverbiale (par exemple, du fait que "Jean a mangé dans le jardin" implique "Jean a mangé") sans supposer de quantification sur les événements? Cela paraît possible, à condition d'accepter de quantifier sur des lieux ou sur des manières d'agir, ce qui requiert, à nouveau, de mettre en oeuvre des critères de type métaphysique pour juger de l'acceptabilité de la théorie sémantique fondée sur cette approche.

o Peut-on formuler de façon satisfaisante la théorie de la polyadicité variable dont l'apparente insuffisance a motivé la construction davidsonienne? La théorie des situations et des contenus relativisés mentionnée ci-dessus (1.1.1) fournit un cadre théorique approprié pour tenter de le faire d'une façon plus systématique que cela n'a été le cas dans le passé. Ce thème de la polyadicité variable, en rapport avec la modification adverbiale, intéresse aussi la sémantique lexicale, qui utilise une notion apparentée (voir aussi 3.3.1).

1.1.5 Puissance expressive des langues naturelles (Schlenker)

L'objet de ce projet est d'étudier d'un point de vue formel la puissance expressive des langues naturelles dans le domaine de la référence aux individus, aux moments, aux mondes possibles et peut-être aux événements. La question est d'abord posée en termes de choix entre une logique modale ou temporelle et une logique sortale avec variables de temps et de monde. Une seconde question concerne l'existence dans le domaine temporel et dans le domaine modal d'une quantification du second ordre. Compte tenu des résultats de Boolos sur l'équivalence entre quantification du second ordre et existence de pluriels, la question revient à se demander s'il existe des pluriels temporels. Enfin, une question analogue peut être posée concernant la quantification "branchante", qui semble être impliquée dans la référence aux individus (travaux de Hintikka, Barwise, Reinhart), mais dont l'existence n'a pas encore été mise en évidence dans le domaine modal et dans le domaine temporel. Pour ces trois questions, les techniques utilisées feront intervenir la logique (en particulier certaines techniques utilisées par Boolos dans son travail sur les pluriels: traduction récursive d'un langage formel vers une langue naturelle pour prouver que celle-ci a au moins la puissance expressive de celui-là; énoncés de langue naturelle caractérisant des modèles non-standard de l'arithmétique), ainsi que la sémantique et la syntaxe (contraintes sur le déplacement des quantificateurs en Forme Logique).

1.1.6 Structures du discours (Corblin)

Ce projet vise à revenir sur la formulation d'une question classique avec des moyens nouveaux et plus formels. la question est la suivante: en quoi le discours est-t-il autre chose qu'une suite (coordination) de phrases? Les moyens nouveaux qui sont à notre disposition dans ce domaine incluent la Discourse Representation Theory (Kamp) et trois théories admettant ce cadre théorique: la SDRT (Asher) qui est vouée au calcul et à la représentation des relations rhétoriques, la théorie des présuppositions développée par van der Sandt, la théorie du formatage de l'information (information-packaging, Valduvi). Le projet porte sur la construction "en parallèle" de ces structurations dans le flux du discours. Il se consacrera également à 'élaboration d'un système de notation explicite voué à l'annotation, ou à la décoration de DRS standard par des informations para-logiques (information présupposée, accommodée, assertée, information nouvelle, en question, relations rhétoriques éventuelles avec les phrases précédentes. Le travail dans son ensemble mettra l'accent sur les aspects les plus dynamiques, et les moins "logiques" de la représentation du discours, et notamment tous ceux qui dépendent de la présentation de l'information dans ses aspects les plus contingents. On y poursuivra le travail entrepris sur les références mentionnelles dans la thèse de M.-C. Laborde.

1.2 Pragmatique linguistique


1.2.1 Interface sémantique/pragmatique

o THEORIE DE LA PERTINENCE: NOUVEAUX DEVELOPPEMENTS (Sperber, en collaboration avec Deirdre Wilson)
Dans leur livre La pertinence, communication et cognition (1989), Dan Sperber et Deirdre Wilson ont développé une théorie pragmatique, la théorie de la pertinence, qui part de la constatation du fait que la sémantique d'une phrase ne détermine que partiellement l'interprétation d'un énoncé de cette phrase. La détermination complète de la signification d'un énoncé telle que l'a voulue le locuteur associe nécessairement au décodage linguistico-sémantique un processus d'inférence pragmatique s'appuyant sur des considérations contextuelles. Les parts relatives et l'articulation du sémantique et du pragmatique dans l'interprétation globale de l'énoncé sont décrites différemment par différentes théories, la théorie de la pertinence étant extrême dans la part qu'elle attribue au pragmatique. La signification linguistique d'un énoncé n'y est conçue que comme indice et non pas comme un encodage du sens voulu par le locuteur. Cet indice peut être bien plus fruste que le sens voulu, et, en général, la sémantique peut être très schématique par rapport aux contenus de pensées que les énoncés servent à communiquer. En particulier, les concepts encodés dans la langue ne seraient qu'un sous-ensemble des concepts pensables et communicables. Ces conséquences de la théorie de la pertinence pour la sémantique seront présentées dans un nouvel ouvrage provisoirement intitulé Signification et pertinence.

o PRAGMATIQUE VERICONDITIONNELLE: NOUVEAUX DEVELOPPEMENTS (Récanati)
Récanati partage l'extrémisme de Sperber et Wilson en ce qui concerne les parts respectives du sémantique et du pragmatique dans l'interprétation des énoncés. Critiquant Grice, il propose une nouvelle typologie des niveaux de sens, fondée sur deux distinctions: (a) la distinction entre processus pragmatiques primaires (constitutifs de la proposition exprimée) et processus pragmatiques secondaires (présupposant l'identification de la proposition exprimée), et (b) la distinction, à l'intérieur des processus pragmatiques primaires, entre ceux qui sont sémantiquement obligatoires (saturation) et ceux qui sont sémantiquement facultatifs (enrichissement et transfert). En outre, il nie la réalité psychologique de la soi-disant "proposition minimale" qui résulterait de la seule intervention des processus primaires obligatoires, en arguant du caractère associatif et non inférentiel des processus primaires optionnels.
Un sémanticien américain, Jason Stanley, a établi récemment la possibilité de "lier" les constituants sémantiques résultant prétendument d'un processus d'enrichissement libre. Il en a conclu que ces constituants sont articulés sous forme de variables libres en forme logique, de sorte qu'ils ne résultent pas réellement d'un processus d'enrichissement libre mais plutôt d'un processus usuel d'instantiation contextuelle de variables (soit une forme de "saturation"). Le but de ce chercheur était de nier l'existence même de l'enrichissement libre et de saper ainsi les bases de ce que Récanati appelle "pragmatique vériconditionnelle" et, plus généralement, de la position radicalement pragmatique communément acceptée par les membres de l'équipe. Ceux-ci projettent de répondre à ce chercheur en montrant que ses exemples de liaison sémantique sont compatibles avec la thèse de l'enrichissement libre. A plus long terme, ils tenteront d'établir le caractère inéliminable des constituants inarticulés, c'est-à-dire le fait que l'évaluabilité sémantique requiert une dose d'implicite, de sorte que la notion même de "proposition minimale" est contradictoire.

o SOUS-SPECIFICATIONS ET SATURATION CONTEXTUELLE (Corblin)
L'idée que les items et structures linguistiques sous-spécifient l'interprétation, aujourd'hui bien admise, soulève en fait le problème des mécanismes de spécification contextuelle partagés, de leur nature et de leur articulation. L'objectif sera de partir de différentes structures analysables sémantiquement en termes de quantification pour dégager des généralisations. On se propose notamment de tester la pertinence de deux idées: 1) la quantification implicite est universelle (modulo le type de discours considéré) idée qui nous apparaît au moins remonter à l'analyse des conditionnelles par D. Lewis (1975). 2) La sous-spécification systématique des restricteurs de quantification est un facteur essentiel de structuration du discours en termes rhétoriques (relations de discours, Mann et Thompson, Asher) et en termes d'information packaging (Valduvi, Lambrecht).
Le projet testera ces hypothèses en confrontant systématiquement des données linguistiques empruntés à des catégories linguistiques différentes: détermination et modalités.

1.2.2 Applications

o LES NIVEAUX DE L'EXPLICITE (Sperber, Pouscoulous, en collaboration avec Deirdre Wilson)
Dans la théorie de la pertinence (voir 1.2.1), les "explicitations" sont définies comme des propositions faisant partie du sens voulu du locuteur et étant reconstruites par le destinataire au moyen d'une expansion de la structure sémantique encodée par l'énoncé. Cette expansion peut consister seulement à fixer la valeur de variables et à préciser le sens contextuel des unités lexicales, ce qui donne une explicitation de premier ordre. Elle peut consister aussi à subordonner l'explicitation de premier ordre à l'expression d'une attitude épistémique ou énonciative, ce qui donne une explicitation de second ordre. Soit, par exemple, l'énoncé "Franchement, je dois partir". L'adverbe "franchement" ne modifie aucun des autres constituants exprimés dans cet énoncé, ce qui pose un problème syntaxique et sémantique. On résout le problème en analysant l'énoncé comme véhiculant à la fois une explicitation de premier ordre (le locuteur doit partir) et une explicitation de second ordre, seule modifiée par l'adverbe (le locuteur dit avec franchise qu'il doit partir). On analysera au moyen de la notion d'explicitation de second ordre non seulement de tels cas, mais aussi les conditionnels dits "austiniens" (par exemple, "si tu as soif, il y a de la bière dans le réfrigérateur") caractérisés par l'absence de rapport d'inférabilité entre l'antécédent et le conséquent, ou encore le paradoxe de Moore ("P, mais je ne crois pas que P").

o THEORIE GENERALE DE LA CITATION (Récanati)
Depuis quelques années, la sémantique de la citation fait l'objet d'un intérêt renouvelé et d'un grand nombre de publications en sémantique formelle et en philosophie du langage. Le phénomène de la "citation mixte" (mélange de discours direct et indirect) est venu au centre de l'attention. Les discussions continuent cependant à ignorer tout un ensemble de phénomènes citationnels relevant de ce que les anglophones appellent "scare quoting", ces phénomènes étant réputés d'une autre nature que la citation proprement dite. A l'encontre de cette présupposition, Récanati entend proposer une sémantique unifiée pour l'ensemble des phénomènes citationnels. L'approche nouvelle qu'il préconise oblige à repenser la répartition des rôles entre sémantique et pragmatique dans la détermination des conditions de vérité des énoncés.

o SEMANTIQUE DES EVALUATIFS (Corblin)
La question de savoir si les termes évaluatifs, (adjectifs, déterminants) notamment, sont un obstacle ou un résidu majeur pour les approches dénotationnelles et dynamiques de la sémantique n'est pas une question résolue. Deux vues antagonistes coexistent dans la littérature: Keenan soutient que les termes impliquant des jugements de valeur comme "peu" et "beaucoup" échappent nécessairement à une approche dénotationnelle , alors que beaucoup d'auteurs prêtent à ces formes des propriétés, notamment en termes de monotonie, qui n'ont de sens que dans cette approche. Le projet de départ consiste à explorer l'approche comparative des évaluatifs en donnant toute sa part à la sous-spécification de l'élément de comparaison et à sa détermination contextuelle. Ce projet prendra appui sur la coopération en cours CNRS-NWO (collaboration avec J. Doetjes, Utrecht).

1.3 Pragmatique et psychologie cognitive


1.3.1 Pragmatique expérimentale et psychologie du raisonnement (van der Henst, Sperber, en collaboration avec Jean Baratgin, Vittorio Girotto, Ira Noveck, Guy Politzer)

o PERTINENCE ET RAISONNEMENT
Dans sa thèse et une série d'articles, van der Henst a mis en évidence le rôle de la pertinence dans une variété de tâche de raisonnement. Plusieurs nouvelles expériences sont en cours d'élaboration afin de prolonger ces recherches. Les unes portent sur le raisonnement relationnel, d'autres sur le raisonnement spatial. A chaque fois, on cherche à montrer comment, en manipulant la pertinence des prémisses, on modifie le raisonnement. De même, dans le domaine du raisonnement propositionnel, on peut s'attendre à ce que les individus produisent une conclusion qui n'est pas nécessairement déductible des prémisses mais qui satisfait leurs attentes de pertinence. Pour ce faire, on peut créer des contextes dans lesquels une conclusion non logique mais plausible a une pertinence plus grande que la conclusion logique. Par exemple, des deux prémisses {Si Londres est plus riche que Caracas, alors le Comité Olympique choisira une ville commençant par un "L" pour organiser les jeux olympiques, Londres est plus riche que Caracas}, on peut prédire que les participants déduiront - de façon invalide - que le Comité Olympique choisira Londres. On étudiera au moyen de telles tâches la façon dont les attentes de pertinence guident le raisonnement humain.

o PRAGMATIQUE EXPERIMENTALE
Depuis plusieurs années les chercheurs de l'équipe mènent des recherches théoriques et expérimentales sur le raisonnement et la compréhension qui ont bénéficié du soutien de la DRET. Les études menées et en cours ont principalement visé à mettre en évidence le rôle des facteurs pragmatiques dans le raisonnement: les participants d'une expérience de raisonnement donnent aux prémisses une interprétation pertinente qui peut s'écarter de l'interprétation voulue par l'expérimentateur. Ils cherchent à déduire des prémisses ainsi interprétées une conclusion qui soit non seulement valide mais elle aussi pertinente (1.2.1). Plusieurs des faiblesses logiques mises en évidence par la psychologie du raisonnement classique peuvent ainsi être réinterprétées en termes pragmatiques. Les chercheurs du groupe font désormais porter leurs efforts sur l'étude directe des mécanismes de la compréhension. En particulier, ils conçoivent des expériences permettant de mettre en évidence la façon dont le locuteur cherche à minimiser l'effort de l'auditeur, et la façon dont l'auditeur, face à un énoncé qui demande un effort inattendu, a tendance à enrichir l'interprétation d'une manière qui rétrospectivement justifie le surcroît d'effort demandé.

1.3.2 Pragmatique et psychologie évolutionniste (Sperber)

o MODULARITE DE LA COMPREHENSION ET EVOLUTION DU LANGAGE
Dans les théories pragmatiques contemporaines, la compréhension est conçue comme l'attribution d'une intention (d'un "sens voulu" ou "speaker's meaning") au locuteur. La compréhension est donc un cas particulier d'attribution d'un état mental à autrui ou de "mentalisation". La mentalisation est devenue un objet central de la psychologie cognitive (cf. les thèmes transversaux "Métareprésentations" et "Simulation"). Un problème très débattu est d'établir dans quelle mesure la mentalisation relève d'un mécanisme génétiquement déterminé et autonome, autrement dit d'un module. L'hypothèse que l'on développera est non seulement que la mentalisation est modulaire, mais qu'elle met en jeu plusieurs sous-modules distincts, dont un sous-module de compréhension inférentielle. On opposera une conception "gricéenne" selon laquelle la compréhension inférentielle implique un raisonnement, typique de la mentalisation en général, portant sur les intentions du locuteur, et une conception pertinentiste selon laquelle la découverte inférentielle du sens voulu par le locuteur obéit à un schéma d'inférence spécifique à la compréhension. Ce schéma, qui plus est, n'est pas quelque chose qui est enseigné, ni quelque chose que l'enfant puisse découvrir par ses propres moyens. D'où l'hypothèse que le mécanisme de la compréhension est lui aussi modulaire. Si l'on retient cette hypothèse, cela pose le problème de la co-évolution, à la double échelle de l'histoire biologique et culturelle de l'humanité, du module de la compréhension inférentielle, de la faculté de langage, et des langues humaines elles-mêmes.

o RAISONNEMENT ET PSYCHOLOGIE EVOLUTIONNISTE
Le projet de la psychologie évolutionniste est d'éclairer les mécanismes psychologiques en cherchant à identifier ceux qui sont susceptibles de constituer des adaptations au sens biologique du terme. Ces adaptations étaient relatives à des environnements ancestraux et ne sont pas nécessairement des adaptations dans un environnement moderne. (La psychologie évolutionniste s'oppose en ceci à la sociobiologie.) L'exemple le plus souvent cité de "succès" de la psychologie évolutionniste est le travail de Leda Cosmides sur le raisonnement. Cosmides soutient qu'une capacité de raisonnement général ne constitue pas une adaptation biologique plausible (par opposition à des algorithmes de raisonnement limités à des problèmes particuliers rencontrés dans l'environnement ancestral). Elle soutient en revanche qu'il existe une adaptation psychologique particulière pour raisonner sur les situations d'échange ou de contrat social, et illustre cette hypothèse au moyen d'expériences sur la tâche de sélection de Wason. L'interprétation de ces résultats expérimentaux avait déjà été remise en cause dans une étude de Sperber, Cara et Girotto de 1995. On développera maintenant un argument qui, partant de prémisses semblables à celle de Cosmides, aboutit à concevoir un mécanisme de raisonnement général comme une adaptation plausible dont la fonction première serait de filtrer l'information communiquée, cette information étant, pour l'espèce humaine, à la fois une ressource extraordinaire, et aussi une source de vulnérabilité à la manipulation et à l'exploitation par autrui.

1.4 Sémantique cognitive


1.4.1 Questions fondamentales (Carter, Casati)

L'approche cognitive en sémantique consiste à se demander quelles sont les racines d'un phénomène sémantique étudié dans la conceptualisation pré- et non-linguistique. Un certain nombre de questions d'ordre général doivent être abordées explicitement afin de clarifier les fondements d'une telle approche:

o DANS QUELLE MESURE LE LANGAGE ENCODE-T-IL DES ONTOLOGIES?
Il ne serait guère surprenant, si une approche minimalisante de la sémantique linguistique était correcte, que l'ontologie soit faiblement encodée dans les spécifications purement linguistiques. Mais il semble clair à la plupart des linguistes que le lexique et les phénomènes de grammaticalisation comportent des présuppositions concernant l'analyse du monde. Il est intéressant de reprendre le débat des "engagements ontologiques" de la langue dans le contexte d'une sémantique minimale associée d'un côté à des capacités pragmatiques puissantes et de l'autre à des capacités pré-linguistiques qui sont, elles, fortement colorées ontologiquement.

o QUEL EST LE ROLE DU LANGAGE DANS LA CONCEPTUALISATION?
Le langage n'est qu'un aspect, quoique crucial, des capacités représentationnelles des humains. Comment le cerveau humain, considéré comme machine à représenter, utilise-t-il le langage pour augmenter ses capacités représentationnelles pré-linguistiques? Il n'existe pas de réponse théorique détaillée à cette question. La plupart des linguistes et beaucoup de psychologues préfèrent rester agnostiques sur ce point. Mais on peut imaginer qu'une approche agnostique est indésirable, et même impossible. L'alternative serait d'explorer certaines hypothèses concernant la division entre activité représentationnelle linguistique et non-linguistique, en se demandant, par exemple, quels types de compétence computationnelle sont pertinents pour les différents aspects de la sémantique des langues naturelles.

1.4.2 Représentation linguistique et pré-linguistique de l'espace (Carter, Casati, en collaboration avec Achille Varzi)

o SEMANTIQUE DES PREPOSITIONS SPATIALES
Dans quelle mesure la sémantique des langues reflète-t-elle nos représentations pré-linguistiques de l'espace? Y a-t-il des distinctions ou propriétés spatiales encodées dans le lexique de toutes les langues?
Une des hypothèses de fond de la sémantique cognitive est que la stabilité d'une classe d'éléments linguistiques (classe "fermée") reflète leur ancrage profond dans la cognition: de telles expressions seraient utilisées pour représenter des traits très généraux et structurels du monde (par exemple, l'ossature des relations spatiales). Casati et Varzi ont esquissé une contribution à la sémantique des fragments d'une langue représentant l'espace et les relations spatiales (tels que le système des prépositions) dans Parts and Places. Ils se sont concentrés sur ces éléments dont la complexité ne dépasse pas celle des relations topologiques de base (en excluant ainsi toute prise en compte d'un point de vue) et ils ont montré la sensibilité de l'interprétation d'énoncés incluant certaines prépositions à des facteurs sémantiques (types d'objet liés par la relation spatiale). Ils envisagent étendre leur étude à d'autres prépositions.
D'un autre côté, les données étudiées par Carter semblent montrer que peu de distinctions spatiales sont universellement encodées; les détails de lexicalisation varient d'une langue à l'autre. Il semble faux, par exemple, que dans toute langue il y ait un élément ayant la sémantique de "dans". Dans certaines langues, il faut prendre en compte des différences telles que complètement vs. partiellement inclus, ajusté vs. lâche. D'une façon générale, le degré d'abstraction du système des prépositions pourrait être une caractéristique, non de notre représentation pré-linguistique de l'espace, mais de contraintes linguistiques spécifiques à la catégorie des adpositions, et plus généralement des classes lexicales fermées, observables dans les prépositions non-spatiales.

o ROLE DU LANGAGE ET DES SYSTEMES EXTERNES DE REPRESENTATION DE L'ESPACE
Les chercheurs s'interrogent également sur le rôle du langage dans la facilitation et l'enrichissement de nos capacités de conceptualiser l'espace. Les travaux de Barbara Tversky suggèrent que le langage joue un rôle important dans le codage en mémoire à long terme de connaissances géographiques, notamment dans des représentations hybrides, et plusieurs systèmes de description de l'espace semblent être acquis grâce au langage et n'existeraient pas sans lui (cf. l'utilisation de systèmes de coordonnées comme "nord-sud", ou le fonctionnement très idéalisé d'un système fondé sur la différence amont-aval en tzeltal, et le grand nombre de différences entre les systèmes déictiques dans différentes langues). Dans le même ordre d'idées, les chercheurs s'intéressent à la sémantique des systèmes externes de représentation spatiale, cartes, plans, guides, mappemondes, modèles, etc. Comment acquiert-on la capacité de les comprendre? Comment caractériser les notions pertinentes de format de représentation, de système de représentations, de pouvoir expressif, et comment caractériser les avantages et les inconvénients, pour un être biologique, des différentes capacités de représentation spatiale imaginables?

1.4.3 Y a-t-il un niveau de sens linguistique minimal? (Carter, Récanati)

o A LA RECHERCHE D'UN NIVEAU SEMANTIQUE MINIMAL
Les linguistes sont partagés sur l'intérêt d'établir une distinction entre: connaissances linguistiques et non-linguistiques, sémantique et pragmatique, sens d'un mot et concept, connaissances lexicales et encyclopédiques. Les travaux en pragmatique de Grice, Sperber, Wilson, Nunberg et Récanati suggèrent que plusieurs phénomènes traditionnellement considérés comme sémantiques sont plutôt le résultat de traitements inférentiels s'appliquant à des représentations schématiques de différents types. L'une des hypothèses à expliciter et à explorer est celle d'un niveau sémantique linguistique minimal, associé à un niveau conceptuel fortement dépendant de certains aspects du langage, construit sur la base de capacités génératives, prélinguistiques, pré-symboliques, fournissant des systèmes limités mais riches de représentation.

o ELIMINATIVISME SEMANTIQUE
Tous les modèles sémantico-pragmatiques faisant intervenir une pluralité de "niveaux de sens" tiennent pour acquise l'existence d'un niveau de base, indépendant du contexte, souvent appelé "signification linguistique". La postulation d'un tel niveau paraît tout simplement inévitable. La situation est cependant plus complexe, et les chercheurs de l'équipe ont commencé à élaborer un modèle où les mots n'ont pas de signification linguistique hors contexte mais seulement des sens contextuels ou épisodiques - non pour soutenir qu'un tel modèle est le bon, mais pour en établir la possibilité. (Ce modèle s'inspire des travaux sur la catégorisation du psychologue Douglas Hintzman.) Le sens contextuel d'un mot, dans les modèles traditionnels, naît d'une interaction entre la signification linguistique (indépendante du contexte) et le contexte. Dans le nouveau modèle, qui vise à rendre compte des phénomènes de polysémie et de "texture ouverte" aussi bien que de l'enrichissement libre et de la métaphore, le sens contextuel d'un mot déjà connu naît d'une interaction entre le contexte d'emploi et les sens contextuels antécédents enregistrés en mémoire. Dans un tel modèle, la distinction entre connaissance lexicale et connaissance encyclopédique peut être reconstruite, mais dans une perspective nettement déflationniste.

1.4.4 La distinction massif/comptable (Nicolas)

En français, certains noms communs, comme lait, peuvent être utilisés avec l'article du, mais moins facilement avec un ou des, tandis que d'autres, comme chat, peuvent être employés avec un et des, mais rarement avec du. Ces noms ont été respectivement appelés "noms massifs" et "noms comptables". Une telle distinction se manifeste dans de nombreuses autres langues, comme l'anglais ou l'allemand.
Peut-on caractériser la distinction massif/comptable en termes sémantiques? À partir d'une critique des généralisations linguistiques proposées antérieurement pour les noms concrets, Nicolas propose une nouvelle caractérisation de la distinction. Il introduit, pour ce faire, deux notions sémantiques: celle de partie relative à un nom et celle de principe d'unité. Il montre notamment qu'à un nom comptable - et non à un nom massif - est associé un principe d'unité qui spécifie comment sont reliées les parties relatives d'un individu auquel s'applique le nom. D'abord obtenus pour les noms concrets, ces résultats sont étendus aux expressions nominales abstraites, telles celles qui renvoient à des événements (une ascension) et des activités (de la marche), des états (du désordre), des sentiments (du désir) et des qualités (du courage).
Nicolas cherche maintenant à déterminer tous les phénomènes linguistiques dans lesquels les notions de partie relative et de principe d'unité se manifestent. Cela le conduit à examiner notamment la question des sous-classes des noms communs, le lien entre massif/comptable et aspect terminatif/non-terminatif, et le rôle des facteurs sémantiques et pragmatiques dans l'interprétation des transferts comptable/massif. Il cherche, dans chaque cas, à intégrer les résultats acquis dans un modèle unifié de la dépendance des conditions de vérité d'un énoncé vis-à-vis de ses constituants.

1.4.5 Uniformité sémantique (Schlenker)

Il s'agit d'analyser les conséquences conceptuelles et empiriques ainsi que les fondements cognitifs de l'Hypothèse d'Uniformité Sémantique. D'après cette hypothèse, les catégories morpho-sémantiques et les règles d'interprétation sémantique sont les mêmes, que l'on parle d'individus, de moments ou de mondes possibles. Le projet consiste d'abord à tester cette hypothèse dans différents domaines: anaphore, indexicalité, quantification, pluralité, phénomènes de non-monotonicité (propositions conditionnelles, temporelles, descriptions définies). On fera appel à des données de langues variées (grec moderne, russe, amharique). Une seconde partie du projet soulève des questions d'ontologie linguistique: comment l'hypothèse doit-elle être modifiée pour prendre en compte l'existence d'événements? Ceux-ci doivent-ils être juxtaposés aux moments et aux mondes, ou bien les deux dernières catégories peuvent-elles être réduites à la première? Une troisième partie du projet porte sur l'extension à la syntaxe de la version morpho-sémantique de l'Hypothèse d'Uniformité. On se demandera en particulier si les nombreuses similarités qui ont été observées entre la syntaxe des noms et celle des verbes sont une conséquence de l'analogie sémantique entre entités et événements. Enfin, la quatrième partie du projet porte sur les fondements cognitifs de l'uniformité sémantique. On explorera l'idée que les catégories sémantiques sont issues du système perceptif, et sont (en vertu du principe d'uniformité) généralisées à la référence au temps et aux "mondes possibles".

1.5 Modèles de l'indexicalité


1.5.1 Nouveaux modèles de l'indexicalité (Dokic, Ludwig, Récanati, Stojanovic)

o LES MODELES TOKEN-REFLEXIFS DE L'INDEXICALITE DOIVENT-ILS CONDUIRE A ABANDONNER LA NOTION TRADITIONNELLE DE CONTENU PROPOSITIONNEL?
L'indexicalité est traditionnellement représentée au moyen d'une distinction entre deux niveaux de sens (signification linguistique vs contenu) et corrélativement entre deux étapes dans l'évaluation sémantique (interprétation relativement à un contexte, puis évaluation proprement dite relativement à une circonstance). Une objection soulevée à l'encontre de cette approche a trait au fait que le premier niveau de sens (signification linguistique ou "caractère" kaplanien) est censé jouer le rôle de contenu cognitif; or son caractère fondamentalement schématique (et donc inévaluable) l'empêcherait de jouer ce rôle, car il n'est de contenu qu'évaluable. Pour lever cette objection, on peut tenter de reformuler les "caractères" kaplaniens de façon à gommer leur schématicité en les rendant propositionnels. Les "propriétés" de David Lewis et les "propositions diagonales" de Stalnaker peuvent servir à cette reformulation. Une fois propositionnalisé et rendu sémantiquement évaluable, le premier niveau de sens ne se distingue plus par sa schématicité mais par son caractère sui-référentiel. On retrouve ainsi l'idée centrale du traitement de l'indexicalité proposé par Reichenbach et dont plusieurs théoriciens préconisent l'adoption (Garcia-Carpintero, Perry).
La question qui se pose, dans ce cadre théorique, est celle de savoir si l'on a encore besoin de la notion de contenu propositionnel absolu, ou si l'on peut la remplacer par une notion de contenu relatif, et en fait par toute une hiérarchie de contenus relatifs déterminés contextuellement sous certains aspects mais non sous d'autres aspects. Le principal argument en faveur du maintien des contenus propositionnels absolus provient de la théorie de la référence directe: une des propriétés fondamentales des expressions référentielles est qu'elles obligent en quelque sorte l'interprète à déterminer contextuellement le référent, en vertu d'une contrainte présente au niveau du type. Pour représenter cette propriété, il semble qu'on ait besoin d'une notion absolue de contenu propositionnel, mais la question est loin d'être tranchée et réclame un examen approfondi.

o INDEXICAUX ET CONSTITUANTS INARTICULES DANS LA THEORIE DES SITUATIONS
La théorisation traditionnelle de l'indexicalité est également mise en question par les développements liés aux modalités généralisées et à la théorie des situations (1.1.1). Si l'on relativise les contenus aux circonstances dans lesquelles ils sont évalués, et si n'importe quel type de situation - spatiale, temporelle, voire objectuelle - peut servir de circonstance d'évaluation, la notion de contenu propositionnel ainsi relativisée redevient susceptible de jouer le rôle de contenu cognitif. A-t-on encore besoin des "caractères" kaplaniens, ou même d'une variante propositionnalisée (voir ci-dessus)? Rien n'est moins sûr. D'un autre côté, on ne peut se contenter de l'opération de relativisation pour rendre compte de l'indexicalité: il faut expliquer aussi la différence entre indexicaux et constituants inarticulés, et l'usage indifférencié de la notion de contenu relativisé conduirait à gommer cette différence. Il convient donc d'être prudent dans l'abandon éventuel du cadre traditionnel. D'une façon générale, un gros effort de clarification est requis pour déterminer les options et les enjeux dans la phase présente de théorisation de l'indexicalité, qui coïncide avec l'apparition de nouveaux outils théoriques et la mise en cause du cadre traditionnel.

1.5.2 Expressions indexicales et variables libres: typologie des formes de dépendance contextuelle (Récanati, Schlenker)

Parmi les expressions traditionnellement classées comme "indexicales", on peut distinguer des sous-groupes en utilisant divers critères. Un premier critère concerne le caractère sous-déterminé ou non de la règle permettant de fixer contextuellement la référence; lorsqu'il y a sous-détermination, le recours aux intentions du locuteur est inévitable. Dans ce cas, l'expression indexicale fonctionne un peu comme une variable libre à laquelle une valeur doit être contextuellement assignée. Les démonstratifs et les expressions appelées "contextuelles" par H. Clark entrent dans cette catégorie, par opposition aux "indexicaux purs" de D. Kaplan. Mais l'analogie avec les variables libres est inadéquate en raison d'une seconde ligne de partage: comme l'a souligné B. Partee, certaines expressions indexicales peuvent faire l'objet d'une liaison sémantique (anaphorique ou quantificationnelle), alors que d'autres sont "rigides" et ne le peuvent pas. La notion de variable libre impliquant celle de liaison sémantique virtuelle, on ne peut traiter comme des variables libres les démonstratifs en raison précisément de leur rigidité. Il apparaît ainsi que les deux critères ne se recouvrent pas. Un troisième critère est la possibilité ou l'impossibilité de décentrer le point de référence, c'est-à-dire l'origine des coordonnées contextuelles servant à déterminer la référence. Ici encore, on s'attendrait à ce que la non-décentrabilité aille de pair avec la rigidité, mais ce n'est pas le cas. Des expressions comme "ici" et "maintenant" sont décentrables, quoique rigides. Une typologie adéquate fondée sur l'usage simultané des trois critères (et peut-être d'un quatrième fondé sur le comportement de l'expression dans le style indirect libre - voir 1.5.3) est un préalable à tout essai de sémantique intégrée des pronoms, des indexicaux et des descriptions.

1.5.3 Indexicaux et discours indirect (Schlenker)

Ce projet a pour objet de construire une théorie formelle adéquate des indexicaux que l'on trouve dans les énoncés de discours indirect en français, anglais, russe, éwé et amharique.

o La première partie du projet porte sur l'analyse des verbes d'attitudes propositionnelles, qui présentent deux types de difficultés: (a) certaines lectures sont irréductiblement de se (Castañeda, Lewis, Chierchia), ce qui réfute les théories propositionnelles de la croyance. (b) Dans certaines langues, des indexicaux (temps russe, pronoms amhariques) peuvent être évalués par rapport au contexte d'un acte de langage rapporté. Ces faits sont analysés dans une perspective anti-kaplanienne, d'après laquelle les opérateurs d'attitudes propositionnelles doivent être analysés comme des quantificateurs sur des contextes, ce qui autorise les indexicaux à n'être pas directement référentiels (voir 1.1.3).

o La seconde partie du projet porte sur le discours indirect libre, qui en français exige une distinction entre deux types d'indexicaux, puisque certains doivent être évalués par rapport à l'acte de langage rapporté ("demain", les démonstratifs), tandis que d'autres ne le peuvent pas ("je", le présent). On s'efforcera d'analyser cette distinction en postulant que le contexte d'un acte de langage est constitué de deux instances différentes: une instance d'expression et une instance d'énonciation.

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