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HOMMAGE ǀ Hommage à Dick Carter, disparu ce 15 avril, par Joëlle Proust

 

L’Institut Jean-Nicod a l’immense tristesse de vous faire part de la disparition de notre ami et collègue Dick Carter, ancien du MIT, pionnier de la sémantique lexicale et de la théorie du « linking », mais aussi saxophoniste passionné.

L’hommage et les remerciements de Joëlle Proust à son ami Dick :

 

 

À Dick 

 

La disparition de Dick nous bouleverse tous très profondément, et plus encore ceux d’entre nous qui, comme moi, ont tant reçu de lui. Dick était un chercheur passionné et un excellent musicien. Il jouait du saxo dans les clubs autour des Halles, et occasionnellement, de la flûte traversière. Ses qualités personnelles – sa générosité, sa bienveillance, sa disponibilité et sa modestie – ont frappé tous ceux qui l’ont rencontré, ses proches, ses étudiants, ses collègues chercheurs ou musiciens, et les nombreux allophones immigrés qu’il a encouragés et guidés.

L’immense générosité de Dick s’est manifestée de manière éclatante dans le côté musical de sa carrière : à côté d’engagements prestigieux avec The Velvet Underground, Mike Brecker, ou Dee Dee Bridgewater, il a joué avec un ensemble peu connu de jeunes musiciens, le Big Band du Grand Paris Seine Ouest. Voici un exemple très émouvant du son de Dick. Merci à Patricia de ce précieux lien.

Sa générosité et sa disponibilité nous ont tous frappés, nous ses collègues chercheurs de l’IJN. Beaucoup d’entre nous lui ont demandé de relire leurs textes avant soumission à une revue anglophone. Il l’a fait avec une totale abnégation, dans le prolongement de l’aide stylistique qu’il apportait à des journalistes et à des médecins de ses amis.

Sémanticien, il était passionné par les relations entre langage et pensée. Avec cet objectif en tête, il a étudié des langues aussi diverses que le persan, le mongol, le japonais, le russe, le tagalog, le suédois, le danois, le hongrois, le navajo, le maya et le breton. Il aimait pratiquer ces langues au fil de rencontres fortuites, dans les rues de Ville-d’Avray ou lors de ses voyages. Il a enseigné aux universités d’Indiana, de Harvard, à Berkeley et à Stanford, puis à l’université de Paris 8 Vincennes-St Denis. Il a aussi contribué à faire connaître la merveilleuse poétesse maya Briceida Cuevas Cob, en traduisant en collaboration avec l’anthropologue Valentina Vapnarsky une collection de poèmes intitulés Figures de Proue.

"Chien qui ne quitte pas ton maître, chien qui ne mord pas ton maître, chien qui aime ton maître : Prête à l’homme ta langue pour que dégoutte aussi sa bave, qu’elle mouille la terre, et sème comme toi le sens de la vie. Prête à l’homme tes yeux, pour qu’il voie avec ta tristesse. Prête à l’homme ta queue, qu’il la remue avec ta joie quand on lui dit « ks, ks, ks » pour l’appeler ; qu’il la cache entre ses jambes avec ta honte, quand on lui dit « pch pch pch » pour le chasser. Prête à l’homme ton nez, pour qu’il flaire la bonté qui seule existe entre les mains des petits enfants. Enfin, prête à l’homme tes crocs pour qu’il se morde la conscience."

Ma rencontre avec Dick remonte à mon retour des Etats-Unis en 1985, à l’occasion des réunions du groupe du vendredi, rue Serpente, qui rassemblait des philosophes du langage et des sciences cognitives. Les questions de Dick ouvraient dans ces réunions des pistes de réflexion, témoignant de l’étendue de ses intérêts interdisciplinaires en matière de cognition. Ce rôle de questionneur, Dick le conservera dans les séminaires du laboratoire du CNRS créé en 1989, le CREA, puis à l’Institut Jean-Nicod qui, dix ans plus tard, regroupera des philosophes et des linguistes en partie issus du CREA.

J’ai moi aussi bénéficié de l’extrême générosité de Dick, et de ses questionnements. La contribution de Dick à mon travail couvre une période qui va de 2006 à 2019. Il a relu et annoté une cinquantaine d’articles et de chapitres d’ouvrage et un livre. C’était un magnifique travail de professionnel, payé le plus souvent en livres et en matériel informatique, bien au dessous du tarif qu’il aurait obtenu dans un cadre commercial. J’ai tiré pleinement parti les propositions de reformulation et d’explicitation de Dick, mes textes devenant grâce à lui plus fluides et plus précis. De son côté, il appréciait d’être étroitement lié aux diverses recherches menées à l’institut, et offrait sa collaboration à tous les autres collègues – y compris les étudiants – qui lui demandaient une aide linguistique, avant de comprendre que Dick pouvait leur apporter bien davantage : un retour sur leur pensée.

Ne pouvant plus te remercier directement Dick, c’est à tes proches que j’exprime ma reconnaissance pour le rôle que tu as joué dans mon travail, et pour le soutien que tu m’as apporté dans le fall amzer.

Je remercie la compagne de Dick, Patricia Zablit de m’avoir permis de compléter mes souvenirs par les siens, et je lui adresse, ainsi qu’à Christopher, leur fils de 21 ans, toutes mes pensées très émues devant le grand vide laissé par le départ de Dick.

 

 

Joëlle


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