Recherche
Mis à jour
10 novembre 2022
IJN

La morale puritaine : pourquoi condamner des plaisirs apparemment inoffensifs ?

Pourquoi de nombreuses sociétés condamnent-elles des plaisirs apparemment inoffensifs pour autrui, tels que la luxure, la gourmandise, ou même la musique et la danse et érigent-elles la tempérance, l'ascétisme, la sobriété, la décence et la piété en vertus morales cardinales ? Quels sont les systèmes cognitifs qui peuvent expliquer la récurrence interculturelle de ce qu’on appelle la morale puritaine ? Des mécanismes évolués pour la coopération selon l’article "Moral disciplining: The cognitive and evolutionary foundations of puritanical morality" récemment publié dans le journal Behavioral and Brain Sciences. Cette publication synthétise un large corpus d’études en biologie évolutionnaire, sciences cognitives, et sciences sociales pour articuler et tester cette hypothèse.

Entretien avec Léo Fitouchi, doctorant à l’Institut Jean Nicod et premier auteur de l’article.

L’origine cognitive du puritanisme : une énigme

Le puritanisme questionne les psychologues moraux car il touche à la structure et à l’origine même de la cognition morale. "Beaucoup de théories actuelles considèrent que les mécanismes du jugement moral ont été sélectionnés par l’évolution pour les besoins de la coopération, qui ont été centraux dans l’histoire évolutionnaire de l’espèce humaine, indique Léo Fitouchi. Cette hypothèse est cohérente avec de nombreuses données anthropologiques et psychologiques, qui montrent que, par-delà les différences culturelles, les normes morales ciblent universellement des problèmes de coopération – comme la réciprocité, la loyauté au groupe, ou le respect de l’autorité et de la propriété".

Dans ce contexte, la morale puritaine apparaît comme une mystérieuse anomalie : elle condamne des activités apparemment socialement inoffensives, comme la jouissance immodérée des plaisirs corporels (le sexe ou la gloutonnerie), la consommation d’alcool et de drogues, les divertissements tels que la musique ou la dance, et le manque général d'autodiscipline. Ces activités ne causent pourtant aucun dommage à autrui, et semblent donc sans conséquences pour la coopération. "Dans la Chrétienté médiévale, la Chine Néo-Confucéenne, ou l’Angleterre Victorienne par exemple, le plaisir sexuel est condamné, non seulement lorsqu’il nuit à d’autres individus – comme dans l’adultère – mais aussi lorsqu’il ne fait aucune victime, comme dans la masturbation, ou la sexualité fréquente au sein du mariage. De la même manière, le péché de gloutonnerie condamne la consommation immodérée de nourriture et de boisson en elle-même – pas uniquement lorsque celle-ci prive d’autres individus de ressources. De même, si les drogues récréatives peuvent nuire aux individus qui les consomment, elles n’infligent pas de dommages directs à d’autres individus, contrairement à la plupart des comportements que les humains condamnent d’ordinaire, comme le vol, la trahison, le mensonge, ou l’adultère".

Léo Fitouchi explique que selon de nombreux·ses chercheur·ses, l’existence de tels "crimes sans victimes" condamnés par le puritanisme ne peut pas être expliquée par les théories de la morale basée sur la coopération. Ces psychologues soutiennent que la morale humaine ne peut être réduite à une fonction coopérative et qu’il faudrait adopter des théories pluralistes du jugement moral, selon lesquelles certains jugements moraux sont produits par des mécanismes cognitifs indépendants de la coopération. "En particulier, une hypothèse répandue est que la morale puritaine émerge du dégoût, souligne le doctorant. Le dégoût est un système cognitif qui a évolué pour éviter les substances et congénères susceptibles de transmettre des pathogènes - une fonction complètement indépendante de la coopération. L’idée est que les bas instincts comme la luxure, la gloutonnerie, ou les drogues seraient perçus comme impurs car ils activeraient ce système du dégoût".

LIMBES
"Le Christ aux limbes", attribué à Jérôme Bosch, 1575, représente la punition en enfer de divers comportements condamnés par la morale puritaine.

Le “self-control” perçu comme nécessaire à la coopération

À rebours de ces hypothèses, l’article de Behavioral and Brain Sciences propose que, malgré les apparences, la morale puritaine peut, en fait, s’expliquer par des mécanismes cognitifs évolués pour la coopération, du fait du lien perçu entre la capacité de résister aux tentations des plaisirs immédiats (communément appelée "self-control") et la capacité à coopérer. "De nombreuses données psychologiques suggèrent que les gens perçoivent le self-control comme nécessaire à la coopération. Très intuitivement, faire sa juste part d’effort dans une action collective peut requérir de surmonter des désirs de paresse. Ne pas tromper son partenaire requiert parfois de résister à des tentations sexuelles. Partager des ressources implique de renoncer à les consommer soi-même. Tout cela fait sens d’un point de vue évolutionnaire : les modèles d’évolution montrent que la coopération requiert de payer des coûts immédiats (par exemple, en renonçant à une possibilité d’exploiter un congénère), ces coûts n’étant compensés que sur le long-terme, par les bénéfices de réciprocités et d’une bonne réputation".

Les auteurs proposent alors que les individus qui ont des intuitions morales puritaines perçoivent que les plaisirs corporels, les drogues, et le manque d’auto-discipline altèrent le self-control, et facilitent donc des comportements antisociaux. "L’alcool et les drogues, par exemple, sont intuitivement perçues comme diminuant la capacité des gens de résister aux tentations – et donc comme les rendant plus prônes à la violence, à l’égoïsme, ou à l’infidélité, précise Léo Fitouchi. La consommation excessive de plaisirs corporels (masturbation, gloutonnerie), même lorsqu’elle est intrinsèquement sans victimes, est perçue comme rendant les gens addicts aux plaisirs immédiats, et donc plus prône à céder à des tentations antisociales futures, comme l’infidélité". La logique sous-jacente à la morale puritaine serait la suivante : promouvoir des modes de vie plus ascétiques permettrait de discipliner les individus, d’augmenter leur capacité à résister aux tentations, et donc de faire d’eux de meilleurs partenaires de coopération.

Dans le but d’articuler et soutenir cette théorie, les auteurs synthétisent un large corpus de travaux jusqu’ici déconnectés, en biologie évolutionnaire (sur l’évolution de la coopération), en sciences sociales (sur l’histoire et l’anthropologie des sociétés puritaines), et en sciences cognitives (sur les mécanismes du jugement moral et la psychologie du self-control). Ils examinent ainsi les preuves à l'appui des prédictions testables générées par cette théorie. "Des données convergentes suggèrent par exemple que plus les gens perçoivent les plaisirs corporels et les drogues comme diminuant le self-control et la disposition des gens à coopérer, plus ils ont tendance à condamner moralement ces comportements".

Par ailleurs, le doctorant souligne que l’argument du papier n’est pas de soutenir que les normes puritaines sont objectivement efficaces pour faciliter le self-control et la coopération mais plutôt que les individus qui les promeuvent les perçoivent intuitivement comme efficaces. Dès lors, ces perceptions des individus sont-elles conformes à la réalité ? L’application de normes puritaines améliore-t-elle objectivement la maîtrise de soi et la coopération dans une société ? Difficile à dire, d’après Léo Fitouchi : "Les expériences psychologiques sur la possibilité d’entraîner son self-control donnent des résultats mitigés : il n’est pas clair que résister de manière répétée à des tentations immédiates augmente la capacité future à se contrôler. Cela n’implique pas, cependant, que les normes puritaines soient toujours inefficaces. Par exemple, des études suggèrent que certaines croisades religieuses contre la consommation d’alcool au début du XXème siècle ont pu avoir un impact causal sur la réduction des crimes et comportements violents".

 

ALCOOL
Exemples de mises en cause de la consommation d’alcool et de la dance sur le self-control. A gauche : "Alcohol, the immediate enemy of self-control at all ages." (Dr. C.W. Saleeby), 1915, Poster collection, Hoover Institution Library & Archives. A droite : Illustration tirée du Le traité anti-danse de Jas. H Brookes "The Modern Dance" (189_?) indiquant que "l’habitude de danser ne nous aidera pas à résister aux autres tentations".

Vers l’études des variations culturelles du puritanisme

Pour Léo Fitouchi, beaucoup de travail empirique reste à faire pour tester la théorie avancée dans l’article. Il propose également d’aller encore plus loin dans l’étude du puritanisme en investiguant plus avant ses variations interculturelles. "Si la psychologie et les sciences sociales se sont beaucoup intéressées à la chute du puritanisme dans les sociétés modernes, qui adoptent des mœurs libérales, peu de travaux quantitatifs ont investigué la variation interculturelle du puritanisme entre les sociétés traditionnelles elles-mêmes. Or, des données préliminaires suggèrent que, si le puritanisme est particulièrement présent dans les sociétés traditionnelles à niveau intermédiaire de développement – typiquement, celles où prévalent les religions mondiales comme le Christianisme, l’Islam, l’Hindouisme, ou le Bouddhisme –, toutes les sociétés traditionnelles ne sont pas puritaines. En particulier, les moralisations puritaines semblent moins prégnantes dans les sociétés à petite échelle comme les sociétés de chasseurs-cueilleurs". Le doctorant explique que cette variation interculturelle du puritanisme semble donc dessiner une courbe en cloche en fonction du développement socio-économique : faible dans les sociétés à petite échelle, élevé dans les sociétés traditionnelles à large échelle, puis de nouveau faible dans les sociétés modernes post-industrielles. "Une direction essentielle pour la recherche future serait donc de cartographier et d’expliquer plus précisément le spectre global de variation du puritanisme à travers les sociétés humaines".

 

POUR ALLER PLUS LOIN

  • Léo Fitouchi a fait une classe préparatoire en sciences sociales (prepa B/L) avant d’être admis à l’ENS et d’y étudier principalement sciences cognitives en master. Il découvre alors les approches cognitives et évolutionnaires en sciences sociales qui satisfont son désir d’expliquer la récurrence de traits culturels similaires à travers les sociétés humaines, comme les normes sociales ou les croyances surnaturelles. S’interrogeant sur les origines évolutionnaires de la morale, l’énigme irrésolue des "crimes sans victimes" s’est imposée comme sujet naturel de sa thèse, dirigée par Nicolas Baumard et Jean-Baptiste André
  • L’équipe Evolution et cognition sociale (Institut Jean Nicod)
  • Léo Fitouchi, Jean-Baptiste André, Nicolas Baumard (2022). Moral disciplining: The cognitive and evolutionary foundations of puritanical morality. Behavioral and Brain Sciences, 1-71.